La rue des Trois-Raisins profita de la prospérité générale. Elle eut sa part, sa large part de cet argent que l’État répandait avec une si magnifique générosité qu’il coulait de toutes les mains.

Le soir, une foule ardente et pressée, où les uniformes dominaient, roulait dans l’étroite venelle.

Dans chaque maison, la portière devait, pour éviter l’encombrement, dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée derrière son judas, elle tenait ses verrous poussés et laissait entrer un client seulement lorsqu’un autre sortait.

Au 17, l’affluence était telle que Mme Mireille avait décrété la suppression du choix. Une affiche, calligraphiée par M. Adolphe qui avait une assez jolie main, en informait respectueusement le visiteur. Désormais, celui-ci monterait avec la première pensionnaire libre. En raison des circonstances créées par l’état de guerre, il n’y avait plus de spécialités.

Les temps étaient désormais au travail en série.

Malgré l’élan, l’enthousiasme qui les animaient, ces dames étaient débordées.

Aussi Mme Mireille dut-elle songer à augmenter son effectif. Mais l’agence lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui répondit que, depuis le début de septembre, dans toute l’étendue du territoire, la demande dépassant l’offre, il ne restait plus sur le marché une seule dame disponible.

Il fallait agir, improviser, comme on improvisait partout : au front, dans les hôpitaux et les usines de munitions.

Mme Lucie, qui avait le sentiment du devoir, l’esprit de famille et savait se plier aux nécessités, offrit spontanément de faire le salon avec les pensionnaires. Elle écrirait à son frère pour lui proposer de la remplacer à la porte. Il avait dépassé la cinquantaine. La mobilisation l’épargnerait. Il était solide comme un chêne. Son seul défaut était d’aimer le vin. On le surveillerait.

Le frère accepta. Le contingent fut donc porté à six. Mais il était encore insuffisant.