Résolue à tailler flèche dans tout bois pourvu qu’il fût solide, Mme Mireille se rendit dans un bureau de placement. Elle y engagea quatre servantes que leurs maîtres mobilisés avaient congédiées. Elle les amena, les fit monter dans sa chambre, les mit au courant de ses desseins.

Deux refusèrent avec violence et menacèrent de se plaindre à la police. Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent d’aller quérir deux amies qui, certainement, ne feraient point de difficultés : le soir même, le 17 pouvait résister à l’assaut avec dix amazones qui, toutes, savaient le prix du temps et ne ménageaient point leur peine.

M. Adolphe travaillait lui aussi à plein cœur.

La raie soigneusement faite, ses cheveux noirs ourlés comme une vague sur le front et au-dessus de l’oreille droite, la moustache cosmétiquée formant un chapiteau ionique renversé, il circulait entre les tables, ramassait à poignées l’argent qu’il enfouissait à mesure dans la poche de son pantalon, une immense poche de cuir qui lui battait le genou et dont, tous les quarts d’heure, il versait le contenu dans le tiroir-caisse.

Promenant dans le salon le regard du maître, il criait au garçon, dès qu’il apercevait des verres vides :

— Gustave, on a soif au six !

— Gustave, renouvelez à l’as !

Et Gustave servait diligemment, bière, menthe verte, bénédictine ou cognac à l’eau.

Ah ! les soirs magnifiques, les soirs glorieux, les soirs inoubliables du quatrième trimestre de 1914 ! Jamais on ne revivra cela ! Jamais le commerce ne connaîtra une telle ère de prospérité !

Lorsque, le dernier client parti et ces dames, recrues de fatigue, couchées, M. Adolphe et Mme Mireille faisaient leurs comptes avant de s’aller reposer, ils éprouvaient une sorte de vertige tant leur paraissait folle l’allure à laquelle ils avançaient sur la route de la fortune.