Mireille
des Trois Raisins
I
Depuis quatre générations, de père en fils, les Rabier régnaient sur la Maison.
C’était la plus vaste, la mieux tenue de la rue des Trois Raisins.
Fondée par le bisaïeul le jour du Sacre de l’Empereur, surélevée d’un étage par l’aïeul, embellie par le père qui, ayant le goût du faste, avait fait exécuter des peintures artistiques dans le salon et acheté un piano, elle était échue, par voie d’héritage, à M. Adolphe.
La discipline y était exacte, la propreté méticuleuse, le personnel stylé, les boissons de qualité, la clientèle choisie.
Le dernier des Rabier n’avait qu’à s’y laisser vivre grassement. Son rôle consistait à procéder à l’achat des liquides, à se mettre au piano pour faire danser les visiteurs avec ces dames, à pousser le plus possible à la consommation de la limonade et si des gens turbulents menaient tapage, à les déposer proprement dans la rue.
Au reste, le poing de M. Adolphe étant connu, non seulement dans la ville, mais dans les environs, il était bien rare que des perturbateurs franchissent le seuil du 17.
Depuis des années, cela n’arrivait plus, en somme, que deux fois l’an : le jour du tirage au sort et le jour du conseil de revision. Mais, en ces circonstances, M. Adolphe, sachant ce que l’on doit à la Patrie et à ses futurs défenseurs, montrait de l’indulgence à l’égard des conscrits.
Il n’intervenait qu’à la toute dernière extrémité, lorsque, sous l’influence de libations trop nombreuses, cette jeunesse promise à l’héroïsme prétendait s’y préparer en attaquant le matériel.