Mme Mireille, femme de M. Adolphe, assumait la gestion de la Maison.

Un lustre et demi durant, elle en avait été la pensionnaire la plus sérieuse, la plus diligente au travail.

Aussi, quand, à la mort de M. Rabier le père, M. Adolphe avait pris la suite du commerce, s’était-il conformé à la tradition inaugurée par le bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun mâle de la lignée ne s’était soustrait.

Cette tradition exigeait que la plus ancienne, la plus entendue de ces dames fût promue à la dignité d’épouse et se vît confier la charge de Directrice.

M. Adolphe s’y étant soumis comme ses ascendants, Mme Mireille avait revêtu l’uniforme dont elle avait vu parée chacune de ses maîtresses depuis qu’elle appartenait à la carrière et que portait avec une particulière distinction Mme Rabier la mère, enlevée trois ans auparavant à l’affection des siens et à l’estime de ceux qui l’avaient connue.

On sait que cet uniforme se compose d’une jupe de satin noir, d’un corsage de même étoffe et de même couleur, corsage échancré afin de corriger ce que l’ensemble pourrait présenter de trop austère, mais pas assez ouvert cependant pour induire le client de passage, ou nouvellement arrivé dans la ville, à manifester des intentions auxquelles, sous peine de perdre rang, une directrice ne saurait prêter l’oreille.

Quand, la veille de la cérémonie nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée celle qui, le lendemain, serait son épouse, il lui passa au cou, comme symbole de la dignité dont elle allait être investie, la lourde chaîne d’or jaune ceinte par toutes les femmes de la famille depuis que l’arrière-grand-père l’avait déposée dans la corbeille de mariage de la pensionnaire à qui il donnait son nom.

Mme Mireille reçut cette relique avec une reconnaissance émue. Et comme elle était femme de devoir autant que femme de cœur, elle forma le vœu d’égaler en perfections celles qui en avaient été parées.

Encore qu’elle fût dépourvue de morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre de ses compagnes, elle les licencia. Ces dames ne protestèrent ni ne s’étonnèrent. Il était logique et conforme aux nécessités de la discipline qu’en passant à l’honorariat et en devenant patronne, Mme Mireille entendît n’avoir sous ses ordres que des « nouvelles ».

De même qu’on ne concevrait point qu’un officier fût nommé dans le régiment où il a servi comme simple soldat, ce qui serait l’exposer au tutoiement de ses camarades de la veille, on ne saurait, à moins d’entamer le principe de la hiérarchie, admettre qu’une directrice pût subir la familiarité de femmes en compagnie de qui elle a travaillé.