— J’avais franchi le parapet et j’avançais à la fourchette avec les autres quand j’ai reçu comme un coup de poing dans la figure…

On était impressionné par son calme, sa sérénité, la sobriété de son récit. Jamais il ne se plaignait, jamais il ne regrettait cette lumière qui paraît si précieuse aux clairvoyants qu’ils préféreraient, croient-ils, mourir plutôt que d’en être privés.

Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son infortune avec tant de facilité, conservât une telle égalité d’humeur, trouvât encore un tel charme à la vie, il haussait les épaules et expliquait :

— Ce n’est pas si terrible que l’on pense… D’abord, lorsque la chose vous tombe dessus, comme à moi, vous êtes tellement content d’en être revenu, tandis qu’un si grand nombre de camarades y ont laissé toute la bête, que vous vous dites : « Tout de même j’ai eu le filon. »

« Alors, vous passez vos journées à tâter vos bras, vos jambes, votre coffre intacts… et la nuit, vous vous réveillez pour faire l’inventaire de votre personne… Vous ne pouvez vous rassasier de cette joie… et les jours passent et ça vous donne le temps de vous habituer au noir, de comprendre que ce n’est pas une couleur aussi triste que vous le supposiez quand vous pouviez les voir toutes…

« Et puis, il y a autre chose : petit à petit, vous vous apercevez que vos mains dont vous ne vous étiez servi, jusque-là, que parce qu’elles vous étaient utiles, vous procurent du plaisir.

« Vous découvrez que vous aimez caresser les choses, vous vous amusez à deviner de quelles matières elles sont faites.

« Enfin, il y a surtout votre oreille qui saisit mille bruits que vous n’aviez jamais entendus, qui s’entraîne au point que, par elle, vous arrivez à comprendre tout ce qui se goupille autour de vous.

« Ainsi, moi, quand je suis dans une compagnie, comme me voilà, je n’ai pas besoin de demander de combien de personnes elle se compose, ni d’attendre, pour le savoir, que chacun ait parlé. Ce serait trop facile ! Le bruit des respirations me renseigne : tant de monde en tout, tant d’hommes, tant de femmes, je ne me trompe jamais.

« Et je reconnais les gens à leur souffle, comme autrefois, je les reconnaissais à leur visage. Souvent je fais l’expérience avec ces dames… je les appelle autour de moi et, sans les toucher, je nomme chacune d’elles.