C’est ainsi que M. Adolphe, héros et martyr de la grande guerre, reprit possession de la maison de ses pères.

VI

La vie lui fut douce.

Il se levait tard et appelait sa femme qui l’aidait à sa toilette, le rasait, le peignait, ourlait ses cheveux et tordait sa belle moustache. Puis elle lui passait l’élégante tenue de fine gabardine bleu horizon qu’elle lui avait fait faire et où brillaient la médaille et la croix.

Quand elle lui avait lacé ses hautes bottes jaunes, il descendait au salon, ouvrait le piano et, presque tout le jour, jouait, pour lui, les morceaux qu’il préférait.

Muré dans sa nuit, n’ayant plus que par l’ouïe et le toucher la perception du monde extérieur, il éprouvait de grandes voluptés durant les heures qu’il passait devant son clavier.

Il acquérait une délicatesse, une sûreté de doigté qui l’étonnaient et le ravissaient.

Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer pour pétrir ses mains ou rêver, il sentait naître en lui une musique qu’il ne connaissait point, une musique ne ressemblant à aucune de celles qu’il exécutait d’ordinaire. Il avait beau réfléchir, écouter dans son passé, il ne parvenait point à se rappeler où et quand il avait entendu ces accords.

Alors, il essayait de les traduire sur les touches et, lorsqu’il y réussissait, sa joie, son émotion étaient si intenses que des larmes coulaient de ses yeux morts.

Le soir, il causait avec les visiteurs et, parfois, leur racontait « comment ça lui était arrivé ».