Aujourd’hui, toute la matinée, tout l’après-midi, des curieux, parmi lesquels officiers et soldats anglais en grand nombre montraient, par leur attitude, qu’ils partageaient l’opinion du Commandement quant aux circonstances ayant entouré le meurtre du capitaine William-George Ellis, ont continué de défiler dans la rue.

Regards levés vers les volets fermés, ils commentaient avec passion l’événement. Les dames portières des autres maisons leur fournissaient avec volubilité et abondance des détails dont ils se montraient friands et que, grisées par leur propre éloquence, elles inventaient du reste à mesure.

Maintenant, dans la rue des Trois-Raisins où règne la nuit, où les lanternes grillagées plaquent, çà et là, des taches rouges, les hommes se meuvent comme des ombres.

De cette foule enfiévrée monte un brouhaha confus, fait de conversations, de bribes de chansons, de sifflets, d’exclamations et d’appels lancés par la voix tentatrice des portières promettant mille délices à ceux qui pénétreront dans les eldorados dont elles ont la garde.

Un bruit de moteur et de ferrailles secouées couvre tous les autres : un camion automobile de l’armée britannique, chargé de soldats, vient de s’arrêter perpendiculairement à la rue de façon à en obstruer l’issue.

Les hommes sautent sur le pavé où sonnent les fers de leurs talons. Autant qu’on peut en juger, ils sont une trentaine.

Les voici alignés sur deux rangs. Un coup de sifflet déchire l’air. Ils avancent lourdement dans la rue au pas cadencé.

Des cris de surprise, suivis de cris d’effroi, partent de la foule, qui, dans un grand bruit de semelles cloutées raclant le sol, disparaît comme si, d’une seule soufflée, un vent violent l’avait emportée jusqu’à l’autre extrémité de la rue.

Les dames portières rentrent dans les maisons, poussent les verrous. Les lumières s’éteignent dans les lanternes.

Les soldats continuent d’avancer. Sans un mot, sans un cri, ils se jettent sur les deux M. P. en faction et les désarment.