Ainsi, parce que la France avait décidé de remplacer en Syrie un général par un civil, parce que celui-ci, avant son départ de Paris, avait annoncé à la presse sa volonté pacificatrice, parce qu’on le savait tout imprégné de l’atmosphère régnant à Genève, parce que, surtout, il avait écouté avec calme, patience, courtoisie ses visiteurs, ceux-ci, le jugeant faible, n’avaient pas craint de tenter sur lui un chantage !

Ai-je besoin de vous dire de quelle encre, sur quel mode énergique et dédaigneux, M. Henry de Jouvenel répondit au dérisoire ultimatum de S. A. l’émir Michel Lotfallah et de ses gens ?

Mais je le soupçonne de n’avoir éprouvé contre eux qu’un assez léger ressentiment. Peut-être même leur accordait-il quelque reconnaissance. Au moment qu’il allait prendre possession de son poste, se trouver aux prises avec les mille difficultés qu’avec une belle crânerie il avait accepté d’affronter, ne venait-il de recevoir, à peu de frais somme toute, la plus profitable leçon de politique orientale ?

Et un peu de cette reconnaissance rejaillissait sans doute sur M. Gaillard à qui revenait l’honneur d’avoir préparé, négocié la rencontre du Haut-Commissaire de la République en Syrie et des pires ennemis du mandat…

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Depuis, j’ai eu le privilège de revenir au Caire, d’y rencontrer le ministre de France. Je lui ai parlé de l’entrevue historique de l’hôtel Continental et de ce qui en résulta.

Il leva vers moi les regards de ses gros yeux ingénus et me dit d’un ton chagrin :

— Est-ce que je savais ? Est-ce que je pouvais savoir ?…

Cher Monsieur Gaillard !

En vous écoutant, je pensais à cet autre diplomate, à cet autre excellent garçon, sobre et naïf homme de bien comme vous, lequel nous représentait à Sofia en 1914 et qui, dans chacun de ses rapports au Quai d’Orsay, affirmait avec force, avec la certitude d’exprimer une vérité absolue, que jamais la Bulgarie n’entrerait en guerre contre nous.