Elle débute, cette relation, par l’énoncé d’une de ces vérités qui paraissent incontestables non seulement aux fonctionnaires du Quai d’Orsay, mais encore à la majorité des Français, parfaitement persuadés, les uns et les autres, que tout ce qui est chrétien en Orient nous est ami.
Le Christianisme au Liban, n’est pas, proprement parler, une religion. Il tient lieu de nationalité, voire de parti politique. Il est synonyme de francophilie.
C’est grâce à lui que les gens de ce pays parlent français comme vous et moi et qu’ils ont réclamé le mandat de la France, laquelle, depuis des siècles, est glorifiée ici comme la grande et généreuse protectrice.
Voilà pourquoi, dimanche dernier, poursuit Henry de Korab, on a pu voir au fond d’une immense salle bourrée d’une foule compacte, sur une sorte d’estrade couverte de tapis d’Orient, M. Henry de Jouvenel, sanglé dans sa redingote, la poitrine barrée par l’écharpe tricolore, assis devant un prie-Dieu à côté d’un fauteuil, d’un trône presque, où s’étalait la robe écarlate, et la barbe blanche du patriarche maronite Hoyek, magnifique vieillard de quatre-vingt-trois ans.
Devant des milliers de spectateurs respectueux qui avaient envahi la salle, les couloirs, l’escalier, le jardin, le nouveau Haut-Commissaire de France rendait, le premier, visite au Saint Père de l’endroit. S’il avait agi autrement, tous ces gens, qui étaient venus de loin pour assister à cette scène, n’auraient pas compris.
Pour les Libanais qui sont organiquement chrétiens comme d’autres sont Anglais ou nègres, cette visite n’avait qu’une seule signification, se résumant en cette phrase que j’ai entendue cent fois, en me frayant un chemin à travers la foule :
« La France n’abandonnera pas le Liban… »
Car voilà ce dont ces gens-là ont la terreur : l’abandon par la France du mandat, avec, pour conséquences, l’anarchie, les massacres, les pillages et enfin la main-d’œuvre étrangère.
Aussi fallait-il voir l’enthousiasme avec lequel le représentant de la France a été accueilli sur tout le parcours entre Beyrouth et Bkerké, siège du patriarche qui se trouve à dix-huit kilomètres dans la montagne.
La caravane des voitures officielles suivant une route en brusques lacets découvrait à tout moment un village, une rue, des maisons hautes, blanches, propres, ornées de balcons, d’où tombaient des roses ! Des hommes coiffés du tarbouche traditionnel, en proie à une agitation tellement sincère qu’elle cessait d’être comique, se précipitaient au-devant des voitures en brandissant d’immenses drapeaux tricolores, les obligeaient à s’arrêter, tandis que des cortèges de petites filles, de petites garçons coiffés du fez gris des boy-scouts libanais, venaient nous rechanter, une fois encore, la Marseillaise ».
J’ai participé à ce voyage. J’ai passé sous des arcs de triomphe de verdure sur lesquels étaient fixées des bandes de calicot blanc portant ces inscriptions : « Vive la France » — « Salut au Représentant de la Glorieuse Puissance mandataire ». J’ai traversé des villages où, aux fenêtres de chaque maison, claquait notre drapeau. J’ai entendu les vivats, les applaudissements des femmes, des jeunes filles, des enfants. J’ai vu des avalanches de roses effeuillées tomber des balcons. J’ai été témoin, comme Henry de Korab, de l’« agitation, tellement sincère qu’elle cessait d’être comique », d’hommes coiffés de tarbouches qui répétaient sans se lasser et avec frénésie les formules inscrites sur les arcs de triomphe.
Mes oreilles ont été frappées vingt fois, cent fois par les accents de la Marseillaise. En son palais patriarcal, j’ai vu Mgr Hoyek. Assis sur son trône, vêtu de pourpre, portant au cou la cravate de la Légion d’honneur et, penché sur son visiteur à qui on avait offert un fauteuil si bas que pour y goûter quelque confort il avait presque dû mettre genou en terre, le Saint-Père des Maronites parlait, parlait avec une étonnante vivacité. Son œil lançait l’éclair. Sa belle barbe blanche frémissait. Ses mains de cire étaient agitées d’un mouvement continuel…
Que disait-il ? Chargeait-il de sa malédiction Sarrail le grand Soudard, ou demandait-il à la France d’entreprendre sans délai une nouvelle croisade exterminatrice contre le Musulman ou le Druse ?
Un tel brouhaha régnait dans la salle où prêtres, évêques, notables, gens du peuple, boy-scouts se pressaient et une telle rumeur montait des jardins que la voix du prélat ne vint pas jusqu’à moi.
Mais l’heure des harangues sonna. Chacun des évêques, chacun des notables présents tenant en mains quelques feuillets s’approcha du trône de Sa Béatitude et prononça un discours. Alors les sentiments, les sentiments « vrais », nourris par les Maronites et leur clergé à l’égard de la France, me furent révélés. Jamais, sous aucun ciel, je n’ai entendu personne s’exprimer avec une telle émotion, une telle ferveur, un tel amour sur le compte de ma patrie. Jamais je n’ai rencontré des hommes aussi jaloux de l’exalter, de la servir et, s’il le fallait, de la défendre que les disciples de Saint Maron, le pieux anachorète d’Antioche.
Comment, après avoir écouté cette éloquence à la fois si fleurie, si énergique, si enflammée, ne pas penser que Sarrail fut un bien grand maladroit, un bien grand coupable en s’aliénant des amis aussi sincères ? Et comment ne point estimer que Sa Béatitude Mgr Hoyek ait raison lorsqu’elle affirme, avec cette ardeur juvénile qu’en dépit des ans elle a conservée : « Le mandat français doit s’appuyer sur la communauté maronite ou n’être pas. »
C’est dans ces dispositions que je rentrai à Beyrouth. J’étais tout ému, plus ému peut-être que vous, Henry de Korab, d’avoir entendu des étrangers manifester si spontanément, et avec tant de chaleur à l’égard de mon pays, l’ardeur de leur sympathie, prête à tous les sacrifices.
Je savais que Barrès nous avait précédés sur la route en lacets qui conduit à Bkerké, qu’il avait eu un long entretien avec Sa Béatitude et que j’en trouverais la trace dans l’un des deux volumes d’Une Enquête au Pays du Levant. Par fortune, je les avais apportés de France. Ils étaient sur ma table. Je les lus.