Et vraiment, je suis resté confondu ! Comment le grand écrivain patriote — et catholique — pouvait-il montrer tant de froideur, d’ironie, faire tant de réserves au sujet d’un pontife si français de cœur qu’il n’avait pas hésité, lors de la Conférence de la paix, à prendre la mer, à venir jusqu’à Paris pour demander que notre pays soit chargé d’exercer son mandat sur le sien ?
Qui pouvait l’avoir incité à écrire une phrase comme celle-ci au cours de laquelle il accuse très discrètement, mais très explicitement Mgr Hoyek et son entourage d’égoïsme, de turbulence et craint qu’ils ne nous poussent à de fâcheuses entreprises guerrières contre l’Infidèle ?
Hoyek et ses familiers surveillent avec le plus vif intérêt les dispositions de la France. Ils ne s’égarent pas en vaines curiosités : ils les apprécient par rapport au Grand Liban. Et sur ce sujet, des paroles énergiques les inquiètent presque autant qu’elles les satisfont. Ils voudraient être assurés qu’elles seront suivies d’actions également énergiques, « car, disent-ils, vous comprenez qu’elles indisposent contre nous les autres ».
… Qu’il est plaisant, ce prélat chargé d’honneurs et de soucis, nullement écrasé par cette antique tradition du Mont Liban, et qui nous expose avec une innocente véhémence ses inquiétudes, ses amitiés, ses désirs ! Il aime son peuple, dont il est le père, le pontife et le roi ; il ne passe pas une minute sans soigner, avec tout son cœur et toute sa finesse, les intérêts de son beau domaine matériel et spirituel. Comme il nous aime, mais comme il entend que son amitié lui profite ! Comme il se réjouit de nos témoignages, mais qu’il serait fâché qu’ils le compromissent ! Comme il est justement jaloux de ses prérogatives, héritées d’une longue suite de chefs !
Le lendemain, je parlai à un ami français de Beyrouth, de ma visite à Bkerké et de la surprise chagrinée que m’avait donnée la lecture de Barrès.
Cet ami est établi depuis de longues années au Liban. Il le connaît maintenant autant, sinon mieux, que sa province natale. Il y a vu et entendu tant de choses, assisté à tant d’événements, éprouvé tant de surprises, reçu tant de confidences, quelques-unes sincères et le plus grand nombre truquées, que rien ne l’étonne plus.
— En ce pays, répète-t-il volontiers, il n’y a ni vérités, ni mensonges, il n’y a que des versions.
Il souriait en m’écoutant. Il hochait la tête. Je lisais dans ses yeux qu’il éprouvait quelque pitié pour moi. Quand, un peu agacé par cette attitude, je m’arrêtais, prêt à lui demander des explications, il prononçait bonnement :
— Poursuivez !… Poursuivez.
Et quand j’eus terminé mon récit :
— Souffrez maintenant que j’éclaire votre religion.