Il atteignit un dossier, y prit une chemise qu’il ouvrit. Elle contenait un exemplaire de journal que le temps avait légèrement jauni sur les bords.

— Ceci, me dit-il, est un numéro du Journal de Beyrouth, journal ottoman quotidien, directeur propriétaire Georges Harfouche, administrateur Halim Harfouche, ainsi que nous l’apprend la manchette. Il est daté du 18 août 1915.

« Vous venez de me dire avec quel enthousiasme M. Henry de Jouvenel a été salué par le peuple maronite, avec quelle ferveur ce même peuple acclama la France et chanta la Marseillaise. Permettez que je vous lise quelques passages du récit de la visite que fit aux mêmes lieux, en pleine guerre S. E. Djemal Pacha, ministre de la Marine de S. M. Impériale le Sultan de Turquie, commandant en chef de la quatrième armée et qui assumait en même temps le pouvoir suprême sur toute cette région.

Voici :

Les Libanais n’oublieront jamais la date mémorable de cette visite qui constituera une époque dans les annales locales. Aussi ne pouvaient-ils laisser passer une occasion aussi propice pour manifester leur fidèle attachement au trône impérial et leur gratitude pour l’œuvre entreprise par S. E. le Commandant en Chef.

« La première étape du voyage fut Djounié. La ville s’était faite belle. Elle était richement pavoisée de drapeaux nationaux et ornée de guirlandes de fleurs. Une grande animation régnait sur la route principale, tandis que la route menant à la ville était envahie par une foule nombreuse, accourue des alentours et des villages les plus éloignés, pour acclamer Son Excellence sur son passage.

« Au milieu des applaudissements, Djemal Pacha traversa la ville pour se rendre au Konack où une petite collation lui a été servie. Vers la fin du repas on présenta un gâteau monté en Tour Eiffel, et Djemal Pacha en brisant la tour, de dire avec sa belle verve coutumière :

«  — Je brise la tête de l’ennemi.

« Un tonnerre d’applaudissements répondit à cette saillie spirituelle, suivie aussitôt par ces mâles paroles des assistants :

«  — Et tu la briseras, ô Pacha, avec l’aide des Libanais. Et si jamais, continuèrent les assistants heureux de trouver une occasion pour donner libre cours aux sentiments qui débordent de leurs cœurs, si jamais les ennemis, spécialement les Français, osaient un jour venir se mesurer ici avec le drapeau sacré du Croissant, nous saurions leur prouver que nous sommes tous des vaillants soldats ottomans prêts à repousser les assaillants perfides et à défendre avec notre sang le sol sacré de la patrie ottomane.

« Nous devons noter ici encore que le clergé maronite, de son côté, n’a cessé de témoigner d’une façon tout à fait enthousiaste son attachement à la cause ottomane en faisant des vœux ardents pour le triomphe de l’armée ottomane et celle de nos alliés.

« Après Djounié, S. E. visita tour à tour Batroun, Chika, Amioun. Partout notre commandant en chef fut l’objet d’une réception enthousiaste de la part de toute la population accourue de tous côtés.

« Plusieurs arcs de triomphe étaient dressés sur le parcours de Son Excellence et souvent des branches de lauriers et de fleurs tombaient sur sa tête.

« Telles sont les coutumes chez les anciens pour vénérer leurs héros et tels sont encore les us chez les Libanais, gardés pieusement par la tradition. Et, suivant ces us encore, les femmes et les enfants arrosaient, à son passage, la route d’eau de rose et de fleurs d’oranger en chantant des paroles fleuries que nous traduisons textuellement de l’arabe :

« Tu nous apportes le bonheur, que Dieu te donne la victoire ! Depuis que tu es parmi nous, l’air de la montagne est embaumé ; sois le bienvenu ».

« La foule qui suivait le cortège criait avec enthousiasme :

« Vive Sa Majesté Impériale notre auguste souverain le sultan Mehmed Rechad ! Vive l’armée ! Vive Djemal Pacha ! A bas les ennemis !

« Dans la région de Bécharri, les femmes de la contrée, massées sur tout le parcours, chantaient en cœur (nous traduisons mot à mot) :

« Sois le bienvenu, ô Djemal. Avant ton arrivée nous nous couchions sur les grabats d’épines et pour maisons nous n’avions que des champs arides et des chaumières inhabitables. Maintenant que tu nous défends et que le pays est pacifique, nous commençons à ressentir les bienfaits des plus beaux jours de la vie.

« Le soir il y eut une illumination générale et des grands feux d’artifices ; les cloches du village sonnaient à toute volée, des bandes de villageois parcouraient les rues et ovationnaient le général en Chef. »

Mon ami, interrompit sa lecture :

— Avez-vous compris pourquoi je souriais tout à l’heure de votre enthousiasme, de votre émotion et, excusez-moi de le dire, de votre naïveté ? Ne suffirait-il, dans le texte que je viens de vous lire, de remplacer le nom de Djemal Pacha par celui d’Henry de Jouvenel pour que l’article qui, voici dix ans, relatait le voyage triomphal du premier, puisse être utilisé au lendemain de la tournée du second ?

« Instruit du loyalisme du peuple maronite à l’égard de l’Empire ottoman, de la joie tumultueuse et lyrique avec laquelle il salua le Pacha, il vous reste apprendre comment Sa Béatitude Mgr Hoyek se comporta à l’égard de l’illustre visiteur.

« Écoutez :

« Le patriarche maronite dépêcha deux évêques de sa part pour saluer le Pacha et s’excuser de ne pouvoir, pour raison de santé, se rendre en personne à Bécharri, à l’effet d’inviter Son Excellence à passer par Dimane, résidence d’été du patriarcat.

« Le commandant en Chef a fait valoir que le temps lui manquait, mais devant l’instance des délégués du patriarche, Son Excellence accéda à leur désir et promit de passer par Dimane, ayant à visiter encore plusieurs autres villages. Il ajouta que son voyage avait uniquement pour but de lui permettre de se mettre en contact direct avec le peuple libanais et de s’enquérir de près de ses besoins.

« Une foule imposante était massée tout autour de Dimane et acclamait frénétiquement le vaillant chef. S. B. le Patriarche, entouré de ses évêques et de ses prêtres, reçut Son Excellence avec tous les honneurs dus, en lui prodiguant les marques du plus profond respect.

« Pendant tout le temps de la visite, S. B. le Patriarche ne cessa de protester hautement de son fervent attachement à l’Empire et fit des prières à haute voix pour le triomphe de l’armée ottomane et de ses alliés, la grande Allemagne et la non moins grande Autriche-Hongrie.

« Sa Béatitude ne manqua pas de repousser avec indignation toutes les allégations d’attache qu’on lui attribuait à tort pour la France avant l’ouverture des hostilités.

« Un prêtre de la suite du patriarche se levant alors prononça l’allocution suivante :

« Djemal, malgré la soutane que nous portons, nous sommes de bons guerriers et, si tu nous prends avec toi, tu connaîtras notre valeur devant l’ennemi. Nous marcherons au-devant de tous les soldats et nous percerons de nos balles les ennemis de notre Empire, je t’en fais le serment ici ».