Ces seigneurs étaient les porte-voix de toute la Syrie septentrionale lasse d’être confondue avec celle de Damas, n’aspirant qu’à se séparer d’elle, à voter, à se donner une constitution et à montrer à la France quels sentiments elle nourrissait à son endroit.

Chacun d’eux prit la parole, prononça une harangue, heureusement assez courte mais énergique, et que traduisit l’interprète par le truchement duquel M. Henry de Jouvenel entendit vingt-cinq fois l’histoire de la côtelette.

Il l’écouta comme il sait écouter, en donnant toutes les apparences d’une inaltérable patience, en se caressant doucement les joues et le menton — et sans bailler.

Mais sur sort regard passait une ombre. Ainsi parfois, sur la surface ensoleillée d’un lac glisse le reflet d’un nuage errant.

Ennui ? Ou commencement de scepticisme ?

A mesure que se déroulait cette scène si bien réglée, trop bien réglée peut-être, les regards que M. Reclus lançait à son grand chef devenaient plus triomphants. Ils disaient, ces regards :

— Me suis-je trop avancé, Monsieur le Haut-Commissaire ?

« Ai-je pris mes désirs pour des réalités ? Après avoir entendu la Syrie du Nord tout entière parler par les voix de ces somptueux personnages des Mille et une Nuits, n’êtes-vous point convaincu que l’heure est venue de pratiquer un nouveau découpage dans les territoires placés sous mandat ? N’êtes-vous point convaincu que Gouraud eut bien raison quand, d’un sabre ignorant l’hésitation, il partagea ces territoires en cinq États et que ses successeurs furent vraiment coupables lorsqu’ils en réduisirent le nombre.

« Car, si l’État d’Alep subsistait, j’en serais nécessairement gouverneur, au lieu de n’être ici que le sous-fifre du Gouverneur de Damas.

« Croyez-moi, Monsieur le Haut-Commissaire, vous aussi, vous mériterez d’être appelé par l’Histoire : Jouvenel-al-Raschid, c’est-à-dire le Justicier, lorsque, d’un Reclus, vous aurez fait un roi. »