Déchu et connue épuisé par sa splendeur passée, mais susceptible, dit-on, de produire le blé en abondance si, quelque jour, on le peut cultiver selon les méthodes modernes, il n’est plus, au pied des montagnes qui le bornent, qu’une immense plaine rougeâtre, entièrement déboisée, semée de pierres, parcourue par de longues files de chameaux et où, de loin en loin s’élève un groupe de huttes pointues faites de terre battue et servant d’abris à de misérables familles de pasteurs.
De toutes les villes, de tous les villages située le long de la voie ferrée, les habitants, précédés de leurs mouktars, de leurs chefs religieux, de cavaliers montés sur de petits chevaux dont la queue et la crinière étaient passées au henné, de joueurs de tambour et de hautbois au son aigre, arrivaient en hâte pour saluer le représentant de la puissance mandataire, lui offrir des fleurs, lui apporter des vœux, parler de la chère France et de la côtelette syrienne, dont la noix voulait se séparer de l’os.
Le train stoppait.
« Sultan Jouvenel » écoutait les harangues qu’on lui traduisait phrase à phrase. Il y répondait. Et quand le train repartait, les cavaliers, dont quelques-uns étaient de très vieux hommes, se lançaient au galop et, dressés sur leurs étriers, suivaient le convoi pendant deux, trois, quatre kilomètres en criant des syllabes emportées par le vent, mais qui, nous n’en pouvions douter, étaient celles qui forment le nom de notre patrie lointaine.
A Alep, des drapeaux français frissonnaient aux fenêtres, d’admirables tapis pendaient aux balcons, les fanfares jouaient la Marseillaise. Mais, il faut bien le dire, et M. Henry de Jouvenel qui voit clair, vite et juste, ne manqua point de le remarquer, le musulman, le vrai, le seul Alépin était rare sur le chemin qui va de la gare aux salons de la Résidence.
M. Reclus était visiblement satisfait des choses, de la vie et de soi-même. Mme Reclus buvait la félicité à pleine coupe.
L’Œil de la France sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde, répéta de vive voix au Haut-Commissaire ce dont il lui avait rendu compte par lettres, télégrammes et messages téléphoniques, à savoir que le mouvement prenait d’heure en heure plus de force et qu’il n’était que temps d’ériger en État autonome la Syrie d’Alep, Homs, Hama et autres lieux.
Pour appuyer ses dires, il fit donner la garde !
En d’autres termes il prescrivit à son cawas d’ouvrir une porte. Parut alors un bon quarteron de magnifiques chefs arabes, coiffés de kéffiyé de soie bariolée retenu sur le front par la triple couronne d’or de l’agâl, et qui, par-dessus leurs robes blanches, avaient passé des abayes plus richement brodées que dalmatiques de cardinaux.
Ils avaient des visages de bronze, des yeux d’émail et rien n’égale la noblesse avec laquelle, s’inclinant devant le représentant de la puissance mandataire, ils décomposèrent, leur main ramant dans l’air, le salut oriental : « Je porte à mon cœur, à mes lèvres, à mon front, la poussière de tes chaussures. »