M. Henry de Jouvenel est resté trente-six heures à Alep. Lui seul et Dieu savent combien, au cours des thés et banquets qui lui furent, offerts, il entendit de harangues séparatistes, combien on lui présenta de mouktars et moutéssariffs, de muftis et d’imams qui lui racontèrent l’histoire de la côtelette !
Et voilà pour lui ! comme dit Shahrazade.
Pour ce qui est de moi, je fus visiter la Citadelle, prodigieuse masse de pierres noires et roses érigée par les Arabes conquérants au sommet d’une colline artificielle et dont la puissance farouche n’a d’égale que celle des tombeaux des Mamelouks au Caire.
Circulant parmi cet amas de mines et de décombres, j’étais confondu par l’épaisseur de ces murailles, la hauteur de ces tours, la hardiesse de ces ponts. J’admirais ces portes de fer et de bronze, ces vestiges de palais, de Mosquées et de bains construits par les émirs, ces escaliers en pente douce que vingt chevaux montés par des hommes en armes pouvaient gravir de front.
Pourtant je conservais assez de liberté d’esprit pour me féliciter de la situation politique dont, grâces en soient rendues à l’Œil de la France sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde, j’avais eu la révélation, lorsque je me trouvais devant une large brèche pratiquée dans la muraille d’enceinte par le temps, les tremblements de terre ou les hommes dont la démence destructive s’affirme sous tous les ciels avec une fureur égale.
A travers cette brèche, j’aperçus une ville qui s’étendait jusqu’aux confins du désert brillant au loin comme une fournaise sous le soleil. Coupée de jardins et de vastes cimetières plantés de cyprès, elle était composée d’innombrables petites maisons cubiques. Çà et là, des minarets se dressaient, des coupoles s’arrondissaient.
Je crus être le jouet du mirage qui, bien des fois, déjà, m’avait fait voir des cités sur la mer, des montagnes sur la plaine, des côtes battues par le flot au milieu des terres.
Je demandai néanmoins à l’officier du génie qui m’accompagnait :
— Qu’est-ce ?
— La ville indigène. La ville purement arabe. Elle est construite au-dessus d’un inextricable méandre de souterrains aboutissant à cette citadelle et qui, jadis, pendant les longs sièges qu’elle eut à soutenir, permettaient son ravitaillement. J’ai exploré une très faible partie de ces souterrains pour essayer de leur arracher leur secret, d’en dresser un plan. A chaque pas j’ai trouvé des squelettes de gens qui s’y étaient égarés. Moi-même, lorsque je m’y rends, toujours accompagné d’une dizaine de soldats du génie, j’emploie tous les moyens d’orientation et de repérage connus. Pourtant, si mes hommes et moi n’étions liés les uns aux autres par des cordes, ainsi que font les alpinistes, nous nous égarerions infailliblement et subirions le sort de ceux dont nous retrouvons les restes.