Hier encore, il m’est arrivé ceci : je m’étais engagé seul dans un couloir en labyrinthe. J’étais muni d’un téléphone portatif relié par un long fil souple à un appareil qu’un de mes hommes demeuré à l’entrée tenait en main. Je marchais lentement en relevant avec soin le plan du couloir, toutes ses cotes, tous ses angles. Brusquement j’eus une surprise. Je constatai que mon fil, qui traînait derrière moi, était croisé sur le sol. J’étais revenu sur mes pas. Sans la précaution que j’avais prise, je me serais perdu. Mon plan n’aurait pu me permettre de retrouver mon chemin. Je n’ai pas encore compris ce qui m’est arrivé…

L’officier étendit la main dans la direction de la vieille ville.

— Cent mille personnes, plus peut-être, vivent là isolées, sans état civil, sans avoir été recensées. Elles ne viennent presque jamais dans la cité que vous connaissez. Et nul ne saurait dire, bien entendu, ce qu’elles pensent, ce qu’elles désirent. Vous avez devant vous le mystère asiatique et islamique.

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Trois heures plus tard, je rentrais dans l’Alep moderne, officielle, celle dont l’âme, le cœur et les reins furent sondés par M. Reclus, l’Alep des larges voies, du commerce, de la banque, des hôtels dits à l’européenne, et même des dancings et des cafés chantants-variétés : je venais de visiter la ville arabe.

Escorté par deux chaouichs en armes, qui m’ayant vu m’engager en ces lieux, où peu d’Européens s’aventurent, et concevant sans doute quelque crainte pour ma sécurité, m’avaient spontanément suivi, J’avais parcouru d’étroites rues en chicane, bordées de maisons aux portes blindées, aux fenêtres grillées de fer par-dessus les moucharabiehs de bois et dans lesquelles vit cloîtrée, invisible, impénétrable, la population sédentaire.

Sur les places, dans les souks, aux portes des grands caravansérails hantés par le bédouin du désert, sur les canapés de bois des cafés, j’avais vu, drapés dans leurs beaux manteaux de poil de chameau ou de soie, ces nomades orgueilleux, de magnifique prestance, dont nous connaissons la richesse, la puissance, la valeur guerrière, dont nous savons qu’ils sont pourvus en abondance d’armes de munitions, mais dont nous ignorons si profondément les sentiments !…

Méditant sur ce que je venais de voir, pensant à l’ardente curiosité, pour ne point écrire à l’émotion que j’avais soulevée en errant à travers la vieille ville, me rappelant l’expression de certains regards, je pensais aux paroles si optimistes, si péremptoires aussi du descendant de l’illustre famille, aux protestations des personnages des Mille et une Nuits présentés par lui à M. Henry de Jouvenel, aux banquets, aux thés, aux discours officiels, aux confidences privés, aux mazbattahs bariolées déroulées sur le tapis de la Résidence et à l’histoire tant de fois répétées de la côtelette.

Et je me permettais d’estimer en mon for :

— Je crains bien que ce Reclus, qui voudrait si ardemment être roi, ne se fasse des illusions. Avant de s’engager et d’engager le Haut-Commissaire, c’est-à-dire la République, dans cette aventure, que n’a-t-il fait seulement la courte tournée dont j’arrive ?