Témoins des difficultés qu’à chaque pas nous y rencontrions, ils n’ont rien fait pour nous aider à les surmonter. Au contraire. Ils ont plus ou moins encouragé les mécontents, les ambitieux, tous ceux à qui pesait notre tutelle ou qui rêvaient de jouer un rôle politique que notre présence leur interdisait. Selon une formule connue, ils ont tout mis en œuvre « pour dégoûter la France de la Syrie et la Syrie de la France ».

Ont-ils réussi ? Pas encore complètement. C’est tout ce qu’on peut affirmer.

De notre côté, nous accumulions les fautes comme à plaisir. Alors que nous eussions dû, après avoir élaboré un plan politique administratif, économique et social, en confier l’exécution à des hommes fermes, au courant des choses de l’Orient et que nous eussions soutenus, maintenus longtemps à leurs postes où ils fussent restés sourds aux criailleries d’une population dont la turbulence et le goût pour l’intrigue sont connus, nous arrivâmes à Beyrouth sans programme[1].

[1] Et nous nous obstinons. S’embarquant à Marseille le 5 octobre, M. Henri Ponsot, sixième Haut-Commissaire de la République dans le Levant, ne déclarait-il pas à la Presse : « Je vais en Syrie sans avoir de programme défini » ?

La connaissance du pays manquait aux hommes chargés de nous y représenter. Ils faisaient empiriquement de la politique et de l’administration à la petite semaine, s’appuyaient tantôt sur un groupe, tantôt sur un autre et réussissaient à les mécontenter tous.

Pourtant, ils finissaient par se ressaisir et, au moment qu’ils allaient se libérer des tutelles qu’eux, tuteurs, ils avaient acceptées, et peut-être entreprendre de bonne besogne, on les remplaçait au gré des caprices, des surprises, des sautes de la politique intérieure française.

Tout était à recommencer !

Ah ! que n’avons-nous pris pour modèle l’Angleterre qui, elle aussi, exerce un mandat sur des provinces détachées, comme la Syrie, de l’ancien Empire Ottoman ? Les fonctionnaires qu’elle y installa n’étaient certes pas tous des hommes de génie. Mais ils avaient l’incontestable supériorité de demeurer longtemps à leurs places où, imperturbablement et quelle que fût la nuance à laquelle ils appartenaient, tous servaient, dans le même esprit, la politique coloniale de la chère vieille Angleterre !

Nous avons déjà usé cinq Hauts-Commissaires à Beyrouth. Un sixième vient de s’y installer ! Chacun d’eux, peut-être parce que c’était nécessaire ou simplement parce qu’il est humain de ne pas respecter l’œuvre de celui qu’on remplace, détruisit ce qu’avait fait son prédécesseur et institua une politique personnelle dont on ne lui donna pas le temps de récolter les fruits…

C’est ainsi que nous avons nous-mêmes émietté notre prestige, ruiné l’autorité de nos représentants, fourni aux populations les plus énervées, les plus malaisées à gouverner, les plus enclines à entrer en fermentation, des motifs à protester, à s’agiter, à se révolter contre un pouvoir qui s’attestait hésitant et dont on estimait inutile de respecter les décisions puisqu’elles n’avaient aucun caractère définitif et qu’il suffisait d’une campagne habile menée à Paris ou à Genève pour les faire rapporter et, si besoin était, obtenir le rappel de celui qui les avait prises !