Mais tout vaut mieux, oui, tout, que cette chambre gluante, empuantie, où j’ai passé la nuit, que ce lit sur lequel on ne me retirera pas de l’idée, qu’une heure avant mon arrivée, se liquéfiait un cadavre qu’on a enlevé et jeté à la voirie pour me donner sa place.
La nuit est encore close lorsque je quitte ce dépôt mortuaire. Il pleut. Il pleut comme il pleuvait hier, comme il pleuvra demain et tous les jours qui suivront. Je patauge dans un lac de boue glacée.
Dans le noir, une lueur soudaine d’incendie ou de volcan. Un bruit grondant. Des halètements. Le volcan lançant des fumées rousses, soufrées, verdegrisées se met en marche. Il vient sur moi : je me trouve sur la voie ferrée où manœuvre la locomotive du train qui doit m’emporter vers Bosra.
Des quinquets s’allument.
Le quai se peuple d’ombres mouvantes. Je distingue des visages basanés aux rudes moustaches, des fronts barrés par la triple couronne de poil de chameau, de fins mentons tatoués, de beaux yeux d’émail. Bédouins et Bédouines ont quitté la salle d’attente qui leur servit de dortoir. Ils traînent leurs paquets sur le quai, s’accroupissent avec leur marmaille dans la boue, sous l’inexorable pluie. Les mères étouffent, dans les plis de leurs robes, les cris de tout petits qui pleurent.
Le train se range le long du quai. On a accroché un wagon plat sur quoi s’empilent des sacs à terre. C’est le poste roulant pour la section d’infanterie de protection.
Les Bédouins se lèvent. Hommes, femmes, enfants, ballots s’entassent dans les compartiments.
Des bandes cuivrées et vert d’eau paraissent à l’horizon. Le jour va poindre sur le bled fangeux semé de pierres volcaniques.
Un cri, très long, lancé d’une voix de tête. Puis une mélopée désespérée qui semble ne devoir jamais finir. Ces accents me sont familiers. Que de fois, au petit matin, en Anatolie, en Égypte, en Macédoine, ils ont frappé mon oreille ! Mais toujours ils suscitent en moi la même émotion. Je lève les yeux. Dans l’aube incertaine, je cherche le minaret d’où tombe ce pathétique appel à la prière. A peine si son sommet, en forme de chapeau d’Annamite, dépasse le toit de la gare. Humble minaret de bois d’une misérable mosquée de village !
Penché sur la rampe, le muezzin continue de s’égosiller : « Allahou akbar… »