— Il en a de la santé, le frère, de gueuler comme ça sous une flotte pareille !
« Mouhammedour-rasoûlou-llâh… »
— Tu me la copieras !
Des rires : les hommes de la section de protection essaient d’oublier le froid cruel, la pluie, l’exil, les camarades morts, de ne pas penser aux colonnes prochaines dont ils feront partie.
— C’est vous qui en avez une santé de pouvoir rigoler, clame une voix impérieuse et terrible. Moi j’en ai marre !… J’étais le 3 août sur la route de Soueïda avec Michaud !… J’ai vu égorger et brûler les copains !… Depuis, je ne veux plus rien savoir… On ne m’aura plus !…
Ces accents aussi me sont familiers ! Accents du soldat exilé que le cafard tourmente !
Lancé à toute volée, un fusil tombe sur le quai. C’est celui de l’homme qui a été sur la route de Soueïda, avec le général Michaud et qui, depuis ce jour, n’a plus envie de rire…
Un de ses camarades saute du train, ramasse l’arme, enjambe à nouveau les sacs à terre. J’entends des objurgations :
— Tout le monde a le cafard. C’est pas une raison pour jouer à l’andouille… Tais-toi !… Tais-toi !… Veux-tu la fermer !…
Le muezzin continue d’appeler les fidèles à la prière du matin. Au ciel, les bandes alternées rouges et vertes sont plus longues, plus larges, plus brillantes. Au delà de la voie, sur le bled où règne maintenant une demi-clarté sale, où les flaques d’eau sont de cuivre recuit et de malachite, passent quatre chameaux attachés en file et conduits par un âne minuscule. Un enfant monte le bourriquot. Un homme est accroupi sur le col du premier chameau.