— Vous allez sans doute à Bosraa, répète l’homme. Moi aussi. Nous voyagerons donc ensemble. Car, comme de juste, je prends des premières.
Si je ne recherche point, si j’évite d’entrer en relations avec mes semblables rencontrés au loin, je n’ai jamais su, je ne saurais jamais tourner le dos à un importun, refuser la place qu’il m’offre à côté de lui, empêcher qu’il ne s’asseye auprès de moi. Que de fois, malgré mes principes, ma volonté, me suis-je laissé capter, annexer par des êtres ridicules ou odieux ! Et que de peine j’ai eue à me libérer d’eux !
Je sens que, ce matin encore, si les circonstances voulaient que je voyage seul je n’échapperais pas à mon destin. Mais je suis protégé contre les fâcheux et contre ma faiblesse. Je suis en tutelle. Deux officiers et leurs jeunes femmes doivent m’accompagner. Au moment que je cherche une formule pour gagner le large, ils paraissent. Je les rejoins, nous prenons place dans le train.
Mes compagnons sourient. Ils échangent des regards amusés. L’homme au pardessus gris chiné, suit le couloir devant notre compartiment. Il salue. Il est suivi de deux femmes : une musulmane dont le voile est relevé et une chrétienne.
Toutes deux ont les cheveux passés au henné roux, les paupières bleues, les joues enflammées par le fard. Elles fument. Derrière elles, un vieil homme coiffé d’un tarbouche porte une scie à bois et deux lourds filets de provisions.
— Vous connaissez ? me demande un des officiers.
— Non.
A son sourire, à l’expression de son regard, je sens qu’il est incrédule.
— Vous ne connaissez pas M. Robert, directeur des dix-huit maisons militaires[16] de l’Armée du Levant ? Vous savez que c’est un personnage considérable.
[16] Dans le civil nous disons « maison ».