— Oui et non. Vous savez ce que c’est, il y a une façon de prendre le monde. Moi, je l’ai… « Sévère, mais juste », voilà ma devise. Les femmes aiment ça. Quand il y en a une qui fait une faute, je ne la manque pas : l’amende. Mais jamais de coups. Bref, sans vouloir me vanter, je suis bien estimé de toutes. Ainsi, il m’arrive de passer deux ou trois nuits dans une maison. Eh bien, monsieur, le matin, quand j’appelle, toutes les femmes arrivent dans ma chambre. Ça me baise la main, ça me sert mon café. Je voudrais que vous puissiez voir ça ! Mais, par exemple, il y a un ennui : l’amour !
— L’amour ?
— Oui. La femme de maison est sentimentale, Elle s’éprend facilement des gradés. Supposez que vous dirigez une affaire. Vous avez trois femmes. Bon. Une des trois tombe amoureuse d’un sous-officier. Qu’est-ce qui se passe ? L’amant est là tous les soirs. Naturellement, l’homme de troupe ne va pas demander à l’amie d’un sous-officier de monter avec lui. Il saurait ce que ça lui coûterait ! C’est donc une partie de votre effectif indisponible. C’est de la perte. Mais j’ai l’œil. Et, dès que je découvre quelque chose, je mute la femme. De Homs, je l’envoie à Damas ou de Merdjayoum, à Ezraa.
« Et puis, il y a aussi les gérants. Je ne peux pas être partout à la fois. Mme Robert dirige la maison de Tripoli. De ce côté-là, je suis tranquille. Mais, dans chacun des autres établissements, j’ai dû mettre un gérant. Généralement, c’est un ancien sous-officier qui, au moment de sa libération, a mieux aimé rester en Syrie que de se laisser rapatrier. Il m’a demandé une place. Je lui ai confié une maison. C’est bon parce que c’est énergique. Ça connaît la troupe. Ça sait se faire respecter.
« Seulement, dans le système D., ça va tout de même un peu fort. Alors, il y a du coulage. Pas sur les passes. C’est impossible. Les femmes ont des jetons à leur nom. Chaque fois qu’elles montent, elles doivent en donner à la caisse. Le contrôle de leur travail et de leurs encaissements est automatique, comme je dis.
« Le coulage est dans la boisson. Avec une bouteille de Dubonnet ou de Pipermint, le gérant en fait deux. Le client ne remarque pas ce qu’on lui sert. Ainsi, vous, monsieur, quand vous allez dans une maison de tolérance, ce n’est pas la qualité de la consommation qui vous intéresse. Le gérant le sait. Il en abuse. Et j’ai calculé, qu’en baptisant le liquide, chacun d’eux se fait dans les cinquante mille par an sur mon dos. C’est trop. Mais j’étudie un système de caisses enregistreuses. »
Le train stoppe devant la halte d’El-Moussefireh. Ici est cantonnée la Légion étrangère. Ce qui reste de la Légion étrangère dont les derniers faits d’armes à Hasbaya et Rachaya « égalent les plus beaux de l’histoire[17]. »
[17] Rapport du général Gamelin.
Tout le contingent est sur ce quai : officiers drapés dans leurs grands burnous blancs, sous-officiers en kaki, hommes de troupe en treillis. Beaucoup de Russes, de Polonais, de Tchèques, d’Allemands… et puis des gens de chez nous, des gens qui n’ont plus de nom…
Les uns sont venus dans ce corps pour essayer d’oublier un passé trop lourd ou douloureux. Les autres, pour se mettre à l’abri de toutes investigations. D’autres, encore, aiment la violence. Or, à la Légion, la violence sous toutes ses formes devient héroïsme.