« Et puis je fais aussi le ravitaillement. Je suis de toutes les colonnes. Partout où il y a baroud, on me voit arriver avec mes camions-autos. J’apporte à manger et à boire aux combattants. Du vin, de la bière, de la limonade pour la troupe, du champagne pour les officiers. J’étais à Soueïda, monsieur. Ah ! monsieur !… Cette journée !… Qu’est-ce qu’ils seraient devenus sans moi ?
« Pensez-vous que le général Michaud n’avait même pas songé à leur faire apporter de l’eau. Et j’étais aussi à Rachaya, à Hasbaya, enfin partout.
« Bien sûr que ça rapporte, et pas seulement, comme vous pourriez croire, parce que la vente est bonne. Ça rapporte aussi en nature, vous allez comprendre. On entre dans un village. Bon. On ne va pas brûler les maisons avec tout ce qu’il y a dedans. On sort le meilleur. C’est la prise de guerre. Chacun se sert. Mais comment emporter tout ça ? Je passe avec mes camions. « Une bouteille de bière pour ton plateau de cuivre, mon petit gars. » Je donne la bouteille, j’emporte le plateau. « Une bouteille de champagne pour votre tapis, mon commandant. — Dix bouteilles. — Cinq.
« On s’arrange pour la demi-douzaine et je charge le tapis. Un jour, j’ai même emporté un lit magnifique, tout en nacre. Un lit historique. Le roi Fayçal avait couché dedans. C’est maintenant le mien, monsieur.
« Vous ne pouvez pas vous figurer tout ce que j’ai rapporté de mes colonnes. Des tapis, des étoffes, des cuivres. Une fortune, monsieur.
« Ah, la colonne a du bon pour moi ! Seulement, il y a le risque. Souvent, au retour, sur la route, les salopards tirent sur mes camions. Je fais le coup de feu. Mais comment voulez-vous que je me défende avec un mousqueton ? J’ai donc demandé au commandement de m’installer une mitrailleuse sur chacun de mes camions. La chose est à l’étude.
M. Robert touche sa boutonnière.
— Eh bien, monsieur vous n’allez pas me croire et pourtant je ne mens pas. Depuis quatre ans que je sers l’armée, on ne m’a pas donné ça !…
— De la patience, monsieur Robert !
— J’en ai, monsieur, j’en ai. Seulement il y a des jours où, sauf votre respect, je trouve qu’on se fout un peu de moi. Enfin, ce qui me console, c’est que, sous le rapport de l’argent, ma vie est faite. Avec ce que j’ai en banque, si je voulais vendre mes dix-huit maisons et mes prises de guerre, je réaliserais bien dans les sept à huit millions. Ce n’est pas gentil en quatre ans ?