Le train est reparti. M. Robert entend poursuivre mon éducation.

— Si on les écoutait, on leur enverrait tous les huit jours de nouvelles femmes. Ce n’est pas possible, monsieur. Vous le comprenez bien. Le voyage est cher. Ça ferait trop de frais. Et puis, vous voyez le temps qu’on perd ! Je suis bien forcé de tenir compte de tout cela pour l’utilisation de mes effectifs et de n’ordonner des déplacements qu’à bon escient. C’est pourquoi je laisse chaque équipe le plus longtemps possible dans une maison. Je la change seulement quand on l’a trop vue, qu’elle ne fait plus recette. Alors j’opère des mutations. Toujours par dépêches. Comme un général.

— Et votre service de recrutement ?

— J’allais y arriver. De temps en temps, je fais des tournées dans les maisons civiles et je passe des engagements. Et puis, comme j’ai ma réputation dans le pays, des parents m’amènent leurs filles. Mais j’ai fixé un âge minimum pour l’admission. On n’entre pas dans les Maisons Robert à moins de douze ans, monsieur !…

« Tout de même, il arrive que je sois trompé. Ainsi, le mois dernier, j’ai accepté une recrue trop jeune. Le croiriez-vous, monsieur ? Le major chargé de la visite ne peut même pas lui passer le spéculum.

Nous roulons devant un poste installé le long de la voie.

Une vingtaine de tentes sont groupées sur le sol liquéfié. Il en sort quelques malheureux vêtus de boue et qui agitent les bras vers ce train dont le passage quotidien est la seule distraction.

— Et ceux-là, monsieur ! qui vont rester ici peut-être plusieurs mois sans être relevés ? Est-ce que vous croyez qu’ils ne méritent pas qu’on pense à eux, qu’on soigne leur moral ? Pour tous les postes isolés dans le bled, j’ai constitué des équipes volantes : deux ou trois femmes qui vont vivre sous la tente quarante-huit heures avec la troupe. Comme de juste, je m’arrange toujours pour les envoyer le lendemain du prêt ! Et j’établis un roulement. Il faut de l’équité dans tout. C’est pourquoi ce ne sont pas toujours les mêmes qui sont de bled. Car, entre nous, ce n’est pas une existence. Et vous vous rendez compte que les femmes préfèrent vivre en maison… Mettez-vous à leur place, monsieur. Surtout que chez moi c’est le confort même. Vous en aurez une idée quand vous saurez que, dans chacun de mes établissements, j’ai installé un piano mécanique tout ce qu’il y a de beau.

— Dix-huit pianos mécaniques, M. Robert ?

— Oui, monsieur, dix-huit. Et que j’ai commandés d’un seul coup, par lettre, à la Maison Limonaire, 166, avenue Daumesnil, à Paris, XIIe arrondissement. Et que j’ai payés d’avance, recta, par un chèque. Je veux que le soldat français soit bien chez moi, monsieur. C’est ma fierté.