La même agitation, plus raisonnée — est-il besoin de le dire ? — et plus redoutable aussi, règne parmi les étudiants des médrèsés, des écoles de médecine et de droit, chez les lettrés, dans les innombrables cercles politiques où se réunissent poètes, écrivains, médecins, avocats, pour écouter, applaudir avec frénésie des tribuns dont beaucoup sont doués d’un grand talent et dont l’éloquence enflammée transporte les auditoires.
Je suis arrivé à Damas au soir tombant, quelques instants à peine avant l’heure fixée par l’autorité militaire pour la fermeture de toutes les maisons et l’arrêt total de la circulation. Je vous laisse à penser quelle fut ma première impression : imaginez celle éprouvée par un voyageur à qui Paris eût été révélé durant une nuit d’hiver de la guerre.
Par fortune, j’étais pourvu d’un laissez-passer permanent. C’est pourquoi, ayant pris place dans une auto, sur le siège de laquelle deux soldats en armes étaient montés, je pus parcourir la ville en tous sens.
Chaque rue était barrée de réseaux mobiles de barbelés en chicane, bordée de défenses constituées par des monceaux de sacs à terre, de blockhaus bourrés de grenades et garnis de mitrailleuses.
Tous les cent mètres, une sentinelle, fantassin de chez nous, tirailleur algérien, spahi marocain, Sénégalais, gendarme français ou syrien sortait de l’ombre, croisait la baïonnette, criait : « Qui vive ? », et, ayant reçu le mot, déplaçait les réseaux mobiles pour nous permettre le passage.
L’auto faisait un nouveau bond. Ses phares projetaient un faisceau de lumière sur un groupe de petites maisons à encorbellement, un minaret, une fontaine, une colonnade romaine qui, aussitôt, s’évanouissaient dans la nuit. Parfois, au loin, des coups de feu éclataient.
C’est ainsi que je fis connaissance avec la « Perle de l’Orient ».
Le lendemain matin, très tôt, j’étais réveillé par le canon : une colonne en marche vers le nord-est nettoyait une région hantée par les bandes.
Le peuple de Damas n’était pas autrement troublé par le cri rageur de l’engin meurtrier que prolongeait l’écho des montagnes. Pas davantage par toutes les organisations défensives qui s’élevaient dans les rues et qu’il semblait ne point voir. Dans sa boutique, le commerçant attendait paisiblement qu’Allah, dispensateur de la subsistance, lui envoyât des pratiques. Les marchands de pistaches, de pois chiches grillés, de légumes et de fleurs criaient leurs denrées. Sur les canapés de bois des cafés, les fumeurs de narghilé commençaient de rêver. Les dominos claquaient sur les tables de marbre.