Cependant, nos préférences et nos regrets sont encore pour le pays qui vient de se refermer derrière nous. Pour nous-mêmes, il est trop tard, assurément, nous ne nous y acclimaterions plus. Mais la vie de ceux qui y sont nés nous paraît moins misérable que la nôtre et moins faussée. Personnellement, j'avoue que j'aimerais mieux être le très saint calife que de présider la plus parlementaire, la plus lettrée, la plus industrieuse des républiques. Et même le dernier des chameliers arabes, qui, après ses courses par le désert, meurt un beau jour au soleil en tendant à Allah ses mains confiantes, me paraît avoir eu la part beaucoup plus belle qu'un ouvrier de la grande usine européenne, chauffeur ou diplomate, qui finit son martyre de travail et de convoitises sur un lit en blasphémant...
O Moghreb sombre, reste, bien longtemps encore, muré, impénétrable aux choses nouvelles, tourne bien le dos à l'Europe et immobilise-toi dans les choses passées. Dors bien longtemps et continue ton vieux rêve, afin qu'au moins il y ait un dernier pays où les hommes fassent leur prière...
Et qu'Allah conserve au sultan ses territoires insoumis et ses solitudes tapissées de fleurs, ses déserts d'asphodèles et d'iris, pour y exercer dans l'espace libre l'agilité de ses cavaliers et les jarrets de ses chevaux; pour y guerroyer comme jadis les paladins, et y moissonner des têtes rebelles. Qu'Allah conserve au peuple arabe ses songes mystiques, son immuabilité dédaigneuse et ses haillons gris! Qu'il conserve aux musettes bédouines leur voix triste qui fait frémir, aux vieilles mosquées l'inviolable mystère,—et le suaire des chaux blanches, aux ruines.
FIN
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