Cette avant-dernière journée de marche est longue, pénible, sous un soleil beaucoup plus lourd. Notre vieux caïd, que les jeûnes du Ramadan achèvent, hésite, ne reconnaît plus son chemin. Nos muletiers, qui ne mangent pas non plus, ont une lenteur et une somnolence inusitées. Les distances grandissent entre nous, notre petite colonne s'allonge d'une manière inquiétante, la voici échelonnée sur deux ou trois kilomètres de pays chaud et désert. Parfois nous perdons de vue les mules, les muletiers endormis qui nous suivent avec nos bagages et nos cadeaux du Calife, nos fameux cadeaux si convoités; alors, un peu influencés nous-mêmes par le Ramadan, manquant de courage pour retourner sur nos pas par cette chaleur, nous nous étendons pour les attendre, n'importe où, au soleil toujours puisqu'il n'y a d'ombre nulle part; n'importe où sur la vieille terre arabe, sèche et brûlante, cachant notre tête sous notre capuchon blanc, à la manière des bergers qui font la sieste.

Vers trois heures, nous sommes complètement égarés, au milieu de solitudes de fougères, de lentisques et de lavandes. Plus trace de nos tentes ni de nos bagages, qui ont dû suivre un autre chemin. Et notre vieux caïd, auquel nous pourrions nous en prendre, nous fait pitié, dans son abrutissement de fatigue.


Mais, le soir venu et notre route retrouvée, le dernier de nos campements est pour nous faire plus regretter la fin de notre vie errante sur cette terre primitive de fleurs et d'herbages.

Dans un lieu sans nom, au penchant d'une haute colline, devant des horizons tranquilles, c'est une sorte de petit plateau circulaire, de petite terrasse, que des broussailles de palmiers-nains entourent comme une bordure de jardin. Et sur ce plateau Allah, pour nous, a étendu un tapis blanc, bleu et rose, absolument vierge, où personne n'a posé les pieds: pâquerettes, mauves et gentianes, si serrées les unes aux autres qu'on dirait des marbrures de fleurs; les tiges sont courtes et fines, sur un sol sablonneux, engageant et doux pour s'étendre. L'air pur est rempli de senteurs saines et suaves. Il y a, par exception, un bois couronnant la hauteur qui nous domine, un bois d'oliviers. Sur le ciel bleu qui commence à pâlir, à tourner au vert limpide, un tissu de petits nuages pommelés est jeté discrètement comme un voile. Rien d'humain en vue nulle part; et le recoin le plus embaumé, le plus calme, que nous ayons encore trouvé sur notre route; c'est pour nous seuls, toutes ces fleurs, toutes ces musiques d'insectes, tout ce resplendissement de couleurs et de l'air. Cette soirée de mai sur ce plateau sauvage a une paix d'Éden; elle est ce que devaient être les soirées des printemps préhistoriques, alors que les hommes n'avaient pas encore enlaidi la terre...

XXXVIII

Dimanche 4 mai.

Après une journée de marche encore longue sous un ardent soleil, vers le soir, nous voyons poindre devant nous Tanger la Blanche; au-dessus, la ligne bleue de la Méditerranée, et au-dessus encore, cette lointaine dentelure irisée qui est la côte d'Europe.

Nous éprouvons une première impression de gêne, presque de surprise, en passant au milieu des villas européennes de la banlieue. Et notre gêne devient de la confusion, lorsque, en entrant dans le jardin de l'hôtel, avec nos figures noircies, nos burnous, et nos jambes nues, notre suite de muletiers, de ballots, notre déballage de Bédouins nomades, nous tombons au milieu d'un essaim de jeunes misses anglaises en train de jouer au lawn-tennis...

Vraiment Tanger nous paraît le comble de la civilisation, du raffinement moderne. Un hôtel, ou l'on nous donne à manger sans exiger de nous la lettre de rançon signée du sultan; pour nous apporter le couscouss, à table d'hôte, des messieurs cuistres tout de blanc cravatés, tout de noir vêtus, avec de petits cafetans étriqués, arrêtés devant à la taille comme si le drap coûtait trop cher, et prolongés derrière, au-dessous du dos, par deux pendeloques saugrenues en élitres de hanneton. Des choses laides et des choses commodes. La ville partout ouverte et sûre; plus besoin de gardes pour circuler par les rues, plus besoin de veiller sur sa personne; en résumé, l'existence matérielle très simplifiée, plus confortable, nous sommes forcés de le reconnaître, facile à tous avec un peu d'argent. Et, à la détente qui se produit en nous, nous sentons tout ce qu'avait d'oppressant, malgré son charme, cette replongée si profonde que nous venons de faire dans des âges antérieurs...