Le ciel est absolument jaune, d'un jaune pâle de citron, une intense lumière jaune est répandue partout, et sur ce couchant si clair, la ville se profile en silhouette dure: ses lourds minarets, en noir; toutes ses murailles crénelées, ensevelies sous la chaux, en une sorte de gris bleu, froid et mort; en noir aussi, ses quelques hauts palmiers, aux tiges minces comme des fils, qui penchent çà et là leurs bouquets de plumes au-dessus des terrasses.—Et dans le jaune lumineux du fond, dominant tout, la lune nouvelle du ramadan marque son fin croissant comme un trait d'ongle qui brillerait. C'est un décor idéalement arabe, éclairé avec un art suprême.
—«Allah Akbar!...» L'heure sainte est enfin sonnée, l'immense cri retentit sur la ville. A genoux, tous les burnous de laine: c'est le Moghreb, le premier Moghreb du ramadan.
Les grandes cigognes, contrariées par ce bruit pourtant familier, s'envolent, tournoient lentement, promènent un instant, en silhouette sur le jaune du ciel, leurs éventails de plumes, puis reviennent se poser à la pointe des minarets, dans leurs nids...
—«Allah Akbar!» Le cri, longuement répété, s'apaise, se perd en traînée mourante dans le silence envahissant; la lumière s'éteint vite, dans du bleuâtre qui semble monter de la terre; et, du côté opposé à la ville, du côté de l'ombre, une voix de chacal répond en sourdine, derrière un fourré de cactus...
En temps de Ramadan, il est d'usage au Maroc de faire toute la nuit de la musique et des festins après le jeûne austère du jour; aussi, dès que l'obscurité nous a tous enveloppés, la ville nous envoie des bruits confus de tambourins battant des danses étranges, de cornemuses glapissant des chants tristes; et dans notre petit camp aussi, où le ramadan est fidèlement observé, on joue, sous les tentes, de la guitare à deux cordes au son de grillon agonisant; on chante en voix flûtée, avec des battements de mains.
Un peu plus avant dans la nuit, le silence, qui était revenu, tout à coup se remplit d'une musique aigre et déchirante qui semble être en l'air, qui semble venir d'en haut, planer. Et alors, étant sorti de ma tente, je demande à un de nos muletiers, qui flâne à la belle étoile malgré l'heure indue, d'où ces sons nous viennent. En souriant, il m'indique du doigt les tours des mosquées qui se profilent en grisaille sur le ciel semé d'une poussière blanche d'étoiles: au bout de chaque minaret, en compagnie des cigognes, un joueur de musette, paraît-il, est installé, jouant à plein souffle, et devant continuer jusqu'au matin, au-dessus de la vieille ville confusément obscure...
XXXVII
Samedi 3 mai.
Demain nous reverrons Tanger la Blanche, la pointe d'Europe, et déjà les choses et les gens de ce siècle.