Déjà on entend les tambourins et les musettes. Toute la matinée, des musiciens, des sorciers, des fous, rôdent autour de notre camp; et aussi des pauvres et des pauvresses ramassant les vieilles pattes de poulet, les os de mouton, tous les débris de nos orgies, sur la terre détrempée de ce cimetière.

Après déjeuner, dans une accalmie de pluie, nous montons à cheval pour aller voir le gué, l'impossible gué de la rivière. Escortés de nos gardes, toujours, et précédés de l'étendard rouge, nous nous avançons vers la ville, qu'il va falloir traverser dans sa plus grande largeur. (Malgré le bon accueil incontestable, malgré les cadeaux et les sourires, nous suivons l'avis des sages, qui est de ne jamais faire un pas sans escorte, et de ne jamais s'en aller seul à plus de cent mètres des tentes; c'est du reste la recommandation du sultan lui-même, qui redoute pour ses hôtes chrétiens l'égarement de quelques fanatiques.)

Le chemin qui mène à la ville est un cloaque de boue liquide, semé de grosses pierres et de carcasses de bêtes pourries. Nous y galopons quand même, puisque tel est l'usage: au Maroc on n'hésite jamais à prendre cette allure de parade, même dans les sentiers où, chez nous, on craindrait de mener au pas un cheval tenu en main.

En dehors des murailles encore debout, il y a, perdus sous les cactus, sous les roseaux et les folles-avoines, des quantités de débris de remparts, remontant à je ne sais quelles époques imprécises. Czar-el-Kébir, si ignorée à présent, a eu tout un passé d'une complication extrême. C'est de là que partaient jadis les expéditions de guerre sainte pour la conquête d'Espagne. Quelques siècles plus tard, après la chute de Grenade, la ville, prise et reprise, détruite et rebâtie un nombre incalculable de fois, tomba aux mains des Portugais; et, il y a trois cents ans environ, à la suite de la «bataille des trois empereurs», elle redevint définitivement marocaine. Depuis cette époque, elle dort et s'écroule lentement, au milieu de ses jardins délicieux.

Nous entrons par une série de vieilles portes ogivales, toujours pataugeant dans les flaques de boue gluante que les pieds de nos chevaux font jaillir en gerbe contre les murailles. Tout est sombre et sinistre aujourd'hui, dans ces ruines mouillées. Chaque petite rue bien étroite, bien tortueuse, est un cloaque, un ruisseau immonde où notre passage remue des puanteurs. Rien que des gens encapuchonnés de blanc grisâtre, vêtus de guenilles grises, avec des jambes nues, jaunes et boueuses. Ils se rangent, se garent dans des portes, de peur de nos éclaboussures, et nous regardent avec indifférence; leurs figures, généralement belles, ont je ne sais quoi de sombre et de fermé; en eux-mêmes, ils poursuivent un vieux rêve religieux que nous ne pouvons plus comprendre. Ces gens, évidemment, ne sont pas ceux qui nous ont reçus hier dans les champs, musique en tête; on avait recruté je ne sais où ces manifestants de bienvenue, ceux-ci n'ont même pas la curiosité de nous voir.


On sent, dès l'abord, que cette ville n'est pas de construction arabe; elle n'est pas blanche et ses toits en pente sont recouverts de tuiles; le tout est d'un gris sombre plaqué de lichens jaune d'or, avec un reste de vétusté caduque. Ce sont les Portugais qui ont bâti cela, et les Arabes en arrivant l'ont trouvé tel quel. Çà et là seulement, ils ont découpé leurs portiques dentelés, leurs inimitables ogives. Et ils ont bâti leurs mosquées, leurs grandes tours carrées pour chanter les prières, leurs grands minarets où perchent les immobiles cigognes. Mais la chaux blanche n'a pu prendre sur ces murs étrangers, sans enduit; alors on leur a laissé leur teinte quelconque.

Dans le bazar, qui est couvert et obscur, les passages sont si étroits que nos chevaux, à la file, accrochent les étalages. Les marchands, accroupis dans leurs petites niches, en vêtements blancs, en turbans blancs, paraissent détachés des commerces de ce monde et insouciants des acheteurs. Ils ont surtout à vendre des cuirs, des harnais peinturlurés pour les chevaux, des sparteries multicolores, qui papillotent, accrochés partout en lourdes grappes.

Puis, vient le quartier des juifs, au moins aussi grand que celui des Arabes. Ici on pourrait se croire aussi bien en Turquie, en Syrie ou en Égypte; dans tous les pays musulmans, les juifs se ressemblent; leurs figures, leurs costumes, leurs maisons, à peu de chose près, sont copiés sur les mêmes modèles invariables.

Nous sortons de la ville par d'autres ogives, déformées, déjetées, mais toujours délicieuses de formes et d'encadrements légers. Et voici la rivière, l'Oued-Leucoutz (l'ancienne Leucus des Romains). Elle est plus large que celle d'hier et encore plus encaissée; en bruissant beaucoup, elle roule à toute vitesse ses eaux boueuses. Des gens à nous se déshabillent et plongent, pour sonder la profondeur: trois ou quatre mètres! Rien à tenter pour aujourd'hui. Il y a, paraît-il, un vieux bac dans les environs, et l'on va se hâter de le réparer et de l'amener ici.