Rentrons en ville, où nous sommes conviés à deux collations, une chez Chaouch, l'autre chez un certain chérif, dont le père, bouffon de cour, fut le favori d'un précédent sultan.
Chez ces deux personnages, les réceptions se ressemblent. Descendus de cheval devant des petites portes festonnées, qui s'ouvrent à peine, tout étroites, toutes basses dans de hauts murs caducs, nous sommes introduits dans des cours intérieures, à colonnades, pavées et lambrissées de mosaïques. D'abord, on nous asperge d'eau de rose lancée en coup de fouet en pleine figure, avec des flacons d'argent à long col mince; dans des brûle-parfums, on allume en notre honneur des morceaux d'un bois très cher de l'Inde, qui répandent une épaisse fumée odorante; puis on nous offre des «sabots de gazelle» dans de grands plats, et du thé dans de microscopiques tasses comme en Chine; un thé que l'on fabrique par terre, dans des samovars d'argent, et qui est très sucré, très aromatisé de menthe, d'anis et de cannelle. On ne prend presque jamais de café au Maroc:—du thé toujours et partout. Et c'est l'Angleterre qui le fournit, ainsi que les samovars pour le faire et les tasses dorées pour le boire. Des bateaux anglais jettent dans les ports ouverts des quantités considérables de ces choses, et les caravanes les répandent ensuite jusqu'au fond du Moghreb.
La réception du chérif, fils du bouffon de cour, me semble cependant la plus jolie des deux, et sa maison aussi, sa vieille maison toute en mosaïques et en blancheurs de chaux, immense et délabrée. Il est lui même quelqu'un d'étrange et d'attachant. Sa figure extrêmement fine et douce garde une expression toujours mystique; à chaque parole aimable qu'on essaye de lui dire, il croise ses mains sur sa poitrine, dans une pose de saint des Primitifs, et baisse la tête avec un sourire de jeune fille.
Je m'attarde en sa compagnie, tout en haut de sa maison, sur sa terrasse qui est grande comme une place publique, gondolée, ravinée par les pluies et les soleils; des couches de chaux blanche, accumulées pendant des siècles, en ont arrondi tous les angles; elle est bordée d'un mur crénelé, avec de petites meurtrières pour regarder au loin sans être vu. C'est la promenade la plus élevée de la ville, d'où l'on domine tout. Seules, les vieilles tours sombres des mosquées, avec leurs cigognes immobiles, la dépassent dans le ciel. Bien que ce soit contraire aux usages, c'est là, dit-il, qu'il passe la plus grande partie de sa vie, surtout ses soirs d'été. Pour des raisons politiques, il a été expulsé de Fez étant encore enfant et n'espère pas obtenir la grâce de quitter jamais cette résidence de Czar-el-Kébir, que le sultan lui a assignée comme lieu d'exil. Il étudie les sciences et la philosophie, telles sans doute qu'on les enseignait au moyen âge, dans de vieux manuscrits arabes extrêmement précieux, où la divination et l'alchimie tiennent une large place.
Nous sommes là trois personnages faisant mélancoliquement le tour de cette haute terrasse: lui, le chérif, tout vêtu de voiles blancs; Chaouch, en long cafetan violet, et moi,—mais je me sens gêné d'apporter une tache dans ce tableau sans âge, qui, si je n'étais là, pourrait aussi bien être daté de l'an 1200 ou de l'an 1000. Je songe aux abîmes de tranquillité et de mysticisme qui doivent séparer les conceptions de ce chérif des conceptions d'un monsieur du boulevard; je cherche à me représenter ce que peuvent être sa vie murée, son rêve et son espérance; et j'envie ses «soirées d'été» dont il me parle, passées ici à contempler de haut toutes les autres terrasses de la ville morte, à écouter chanter les prières, à sonder là-bas les lointains sauvages de la plaine et des montagnes d'alentour; à regarder, par ces sentiers qu'aucune voiture n'a jamais parcourus, passer les caravanes...
Rentrés au camp sous la pluie, éclaboussés jusqu'aux épaules de l'eau fétide des ruelles et des cloaques, nous trouvons les abords de nos tentes de plus en plus envahis par la truanderie de Czar. Encore des sorciers, des mendiants sans jambes qui se sont traînés jusqu'ici sur leur derrière dans l'épaisseur des boues, pour récolter quelques floucs de bronze (piécettes qui portent le sceau de Salomon et dont il faut environ sept pour faire un sou). Et des vieilles femmes, demi-nues, sont à quatre pattes sous nos mulets, grattant la terre avec les ongles, pour trouver les grains qui restent de leur orge et de leur avoine.
XII
Mardi 9 avril.
Grande pluie et grand vent toute la nuit. Plus rien de sec sous nos tentes.