Une fois de plus, le réveil sonne sous un ciel noir. Nous montons à cheval tout de même, pour franchir coûte que coûte cette rivière et continuer notre voyage.
Avec toute notre escorte, cette fois, avec toute notre suite de chameaux et de mules, il nous faut retraverser Czar, entrer par les mêmes vieilles portes festonnées, enfiler toutes les petites rues en souricière sombre, et patauger dans les mêmes ruisseaux, les mêmes boues, les mêmes ordures.
De l'autre côté de la ville, à la porte de sortie, une vieille femme, qui pense que nous ne comprendrons pas, fait semblant d'être une mendiante en prière pour notre bon voyage, et, tout en tendant la main pour recevoir des aumônes, nous chante: «Dieu maudisse votre religion! maudisse! maudisse!»
«Maudisse! maudisse!» elle se dandine au rythme de sa chanson, tout à fait à la manière des pauvresses qui prient, et sa vieille voix moqueuse s'enfle, quand nous sommes passés, pour nous poursuivre.
Nous faisons un assez long détour dans la région des jardins et des vergers, pour aborder la rivière en un point plus commode, où la barque réparée nous attend.
Oh! les jardins merveilleux! des bois d'orangers qui embaument; et des palmiers, et de grands cactus arborescents au feuillage bleu, et des géraniums rouges, et des grenadiers, des figuiers, des oliviers; tout cela d'un vert admirablement printanier, d'un vert tout neuf d'avril. Et dans le luxe exubérant de cette végétation, les plantes d'Europe se mêlent à celles d'Afrique; parmi les aloès, il y a de hautes bourraches bleues fleuries à profusion; des acanthes, au feuillage marbré de blanc, poussent en fouillis, s'élèvent à huit ou dix pieds; des ciguës et des fenouils dépassent la tête de nos chevaux, et les vieux murs, les palissades, sont tapissés de liserons et de pervenches.
Au-dessus des arbres, on aperçoit encore, en se retournant, les hautes tours grises des mosquées qui s'éloignent; dans cette sorte de bocage enchanté, leur tête, qui se dresse comme pour regarder, suffit à faire planer l'impression toujours sombre de l'Islam. Et les sentiers que nous suivons sont des cloaques immondes, dont rien dans nos pays ne peut donner l'idée; jusqu'au-dessus des genoux, nos chevaux enfoncent dans une espèce de bouillie grasse; par instants, ils trébuchent sur un crâne de bœuf, sur une carcasse de chien, sur un tibia; et, à chaque pas: floc, floc, les éclaboussures noires jaillissent.
Des loriots, des pinsons, chantent à pleine voix dans les branches, des cigognes viennent se poser sur une patte à la cime des arbres pour nous voir passer. Et de distance en distance, donnant accès dans les enclos ombreux, s'ouvrent de vieilles petites portes ogivales, entourées d'ornements en festons, en stalactites, exquises encore dans leur caducité dernière, sous leur linceul de chaux blanche, avec leurs couronnes de rosiers grimpants ou de géraniums rouges. Et les orangers dominent tout de leurs énormes touffes fleuries; ils imprègnent absolument l'air de leur suave odeur...
La rivière Leucoutz roule ses eaux avec le même empressement qu'hier et semblerait plutôt avoir grossi encore. Mais la barque est là, renflouée, et nous allons passer, petit à petit, comme à l'Oued M'Cazen, en laissant à la nage la plupart de nos gens et toutes nos bêtes.
Une foule est sortie de la ville derrière nous, surtout des juifs, qui sont sans préjugés. Le haut des berges est bientôt couronné de têtes humaines dans les roseaux, et les enfants, pour mieux voir, grimpent sur les arbres.