Alors la grande scène recommence; une clameur, d'abord hésitante, s'élève de notre escorte; puis s'enfle rapidement, devient générale, frénétique.
Pour charger cette barque, qui doit faire un nombre incalculable de tours, il faut naturellement ces cris-là, avec des coups de bâton, des batailles. Et enfin, quand c'est complet pour une fois, quand la barque est bondée de gens et de choses, et que le caïd, à force de furieuses imprécations, réussit à la faire pousser, alors, tous les hommes qui sont dedans, par besoin de donner de la voix, entonnent un autre genre de hurlement, à l'unisson, cette fois, et très prolongé; quelque chose comme un cri de triomphe, pour exprimer: «Nous sommes partis, nous flottons, nous naviguons!»
Les chevaux se défendent: ça ne leur dit rien de se lancer dans cette eau rapide et froide. Les chameaux aussi agitent leur long cou, crient, gémissent. Les mules surtout, qui sont têtues par nature, ne veulent absolument pas. Et quelquefois huit ou dix Arabes ensemble sont ligués contre une seule bête obstinée, qui remue ses oreilles, qui hennit et qui rue, la peau tout écorchée au portage du bât, la chair sanglante. A grande volée, en cadence, les bâtons s'abattent sur ses flancs, qui résonnent comme un tambour.
Sur l'autre rive, avec cent cavaliers d'escorte sabre au côté et fusil à l'épaule, nous reformons notre longue colonne dans des blés et des orges luxuriants dont les tapis veloutés sont invraisemblablement verts. Nous piétinons toutes ces belles cultures; mais, au Maroc, cela importe peu, on en a de reste; le blé vaut trois francs le quintal, et personne n'y prend garde; si l'on savait même, à la saison, emmagasiner les récoltes, il n'y aurait point d'affamés dans ce pays—et des pauvres vieilles n'auraient pas besoin de venir, comme hier, ramasser les grains rejetés par les mulets. Le soleil, qui a reparu, est brûlant; sans transition, nous avons une accablante chaleur, sous un ciel à grandes déchirures bleues. Et Czar-el-Kébir s'éloigne, avec ses bois d'orangers, ses jardins délicieux, ses boues, ses puanteurs et ses parfums.
Vers midi, revenus de nouveau dans les régions solitaires et sauvages, nous plantons la tente du déjeuner dans un lieu exquis, absolument embaumé. C'est au bas d'une fraîche vallée sans nom, où des sources jaillissent partout entre les pierres moussues, où des petits ruisseaux clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anémones d'eau. Le ciel, maintenant tout bleu, est d'une limpidité infinie; on a l'impression des midis splendides du mois de juin à l'époque des hauts foins. Toujours pas d'arbres, rien que des tapis de fleurs; si loin que la vue s'étende, d'incomparables bigarrures sur la plaine; mais on a tellement abusé de cette expression «tapis de fleurs» pour des prairies ordinaires, qu'elle a perdu la force qu'il faudrait pour exprimer ceci: des zones absolument roses de grandes mauves larges; des marbrures blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites; des raies magnifiquement jaunes, qui sont des traînées de boutons d'or. Jamais, dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin anglais, je n'ai vu tel luxe de fleurs, tel groupement serré des mêmes espèces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont dû s'inspirer de leurs prairies désertes pour composer ces tapis en haute laine, diaprés de nuances fraîches et heurtées, qui se fabriquent à R'bat et à Mogador. Et sur les collines, où la terre est plus sèche, c'est un autre genre de parure; là, c'est la région des lavandes; des lavandes si pressées, si uniformément fleuries à l'exclusion de toute autre plante, que le sol est absolument violet, d'un violet cendré, d'un violet gris; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches nouvelles aux teintes doucement atténuées, et c'est un contraste singulier avec l'éclat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds ces lavandes, une odeur saine et forte se dégage des tiges froissées, imprègne les vêtements, imprègne l'air. Et des milliers de papillons, de scarabées, de mouches, de petits êtres ailés quelconques, sont là qui circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumière... Dans nos pays plus pâles ou dans les pays tropicaux constamment énervés de chaleur, rien n'égale le resplendissement d'un tel printemps.
Dès le début de notre étape de l'après-midi, nous retombons dans des régions infiniment blanches d'asphodèles, qui durent jusqu'au soir.
Vers deux heures, nous quittons le territoire d'El-Araïch pour entrer chez les Séfiann. Comme toujours, à la limite de la nouvelle tribu, deux ou trois cents cavaliers nous attendent, alignés, le fusil droit, brillant au soleil. Dès qu'ils sont en vue, ceux qui nous escortaient depuis Czar galopent en avant et vont se ranger en ligne, leur faisant face; nous défilons ensuite entre ces deux colonnes; et, à mesure que nous passons, un mouvement se fait derrière nous à droite et à gauche, les deux rangs se referment, se mêlent et nous suivent.
Le lieu où cela se passe est fleuri toujours, fleuri comme le plus merveilleux des jardins; aux quenouilles blanches des asphodèles, s'ajoutent çà et là les hauts glaïeuls rouges et les grands iris violets; nos chevaux sont jusqu'au poitrail dans les fleurs; sans mettre pied à terre, nous pourrions, en allongeant seulement le bras, en cueillir des gerbes. Et toute la plaine est ainsi, sans vestige humain nulle part, entourée à l'horizon d'une ceinture de montagnes sauvages.