Les longues tiges de ces fleurs, en se courbant sous notre passage, font un bruit léger, comme si nous frôlions de la soie dans notre course.

Le ciel s'est voilé de nouveau, mais d'une gaze toute légère; c'est comme un tissu de petits nuages pommelés, d'un gris tourterelle, qui semblent être remontés à des hauteurs excessives dans l'éther. Après ces lourdes nuées basses et sombres qui, les jours précédents, jetaient sur nous leurs continuelles averses, il est délicieux de se promener sous cette voûte tranquille, qui tamise une lumière très douce, qui laisse à l'horizon des limpidités très profondes, et les lointains du jardin immense où nous voyageons ont ce soir des teintes d'une finesse d'Éden.

Des fantasias incessantes, tout le long de notre route, qui dure encore deux heures:

D'abord tous les cavaliers s'élancent en avant, très loin—deux ou trois cents à la fois—toujours étranges, ainsi vus de dos, encapuchonnés en pointe, et d'une blancheur uniforme sous leurs burnous traînants; ici, on ne voit pas leurs chevaux, qui s'enfoncent et disparaissent dans les herbages et dans les fleurs; alors on ne s'explique plus bien ces gens en longs voiles, fuyant avec des vitesses de rêve; et puis ce ciel discret de printemps, et la blancheur de ces costumes, au milieu de toutes ces fleurs blanches, éveillent je ne sais quel sentiment de procession religieuse, de fête de jeunes filles, de «mois de Marie...»

Brusquement, tous ensemble, ils se retournent; alors apparaissent les visages de bronze des hommes, et les têtes ébouriffées des chevaux, et toutes les couleurs éclatantes des vêtements et des selles. A un commandement rauque, jeté par les chefs, ils reviennent ventre à terre, par petits groupes de front, au galop infernal, lancés sur nous... Brrr!... brrr!... De chaque côté de notre colonne, ils passent, ils passent debout sur leurs étriers, lâchant toutes leurs rênes à leurs bêtes emballées, agitant en l'air leurs longs fusils, au bout de leurs bras nus échappés des burnous qu'emporte le vent. Et chaque cavalier de chaque peloton qui nous croise pousse son cri de guerre, fait feu de son arme, la lance après dans le vide, et d'une seule main la rattrape au vol... A peine avons-nous eu le temps de les voir, que les suivants arrivent; il en vient d'autres, et d'autres, comme dans les défilés sans fin au théâtre; brrr!... brrr!... cela passe en tonnerre, avec toujours ces mêmes cris rauques, avec toujours ce même bruit des asphodèles qui se couchent et se froissent comme sous le vent d'une rafale...


Ces Séfiann sont de beaucoup les plus beaux et les plus nombreux cavaliers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Tanger.

Nous camperons ce soir près de chez leur chef, le caïd Ben-Aouda, dont on aperçoit là-bas, au milieu du désert de fleurs, le petit blockhaus blanc, entouré d'un jardin d'orangers. Notre camp aussi est là dressé, en rond comme toujours, dans une haute prairie où l'herbe est fine, sur une sorte d'esplanade dominant les solitudes, et, alentour de nos tentes, une haie de cactus-raquettes aussi hauts que des arbres nous fait comme une clôture de parc.

La mouna du caïd Ben-Aouda est superbe, apportée aux pieds du ministre par une théorie toujours pareille de graves Bédouins, tout de blanc vêtus: vingt moutons, d'innombrables poulets, des amphores remplies de mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la marche, quatre fagots pour faire nos feux. (Dans ce pays sans arbres, ce cadeau est tout à fait royal.)

Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes blanches, portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie dont j'ai parlé déjà, et qui ressemblent à des pignons de tourelles; cinquante plats de couscouss, disposés en pyramides, et tout prêts, tout cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tête déjà lourde de sommeil, je perçois comme à travers un voile fantastique ce dernier tableau de la journée: les cinquante plats de couscouss rangés en cercle parfait sur l'herbe, nous au milieu; au delà, en un second cercle, les porteurs alignés comme pour danser une ronde autour, mais gardant toujours leur immobilité grave, sous leurs longs vêtements blancs; au delà encore, nos tentes blanches, formant un troisième cercle plus lointain; puis le grand horizon enfin, vague et bleuâtre, entourant tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune—une lune trouble, une lune de vision, un fantôme de lune—ayant un immense halo blanc, qui semble le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres...