Une rivière que nous passons à gué est la limite du territoire de Séfiann.
Nous entrons chez les Béni-Malek, dont le caïd nous attend sur l'autre rive avec deux cents cavaliers. C'est le caïd Abassi, l'un des favoris du sultan, un vieillard à tête extrêmement intelligente et rusée, dont la fille, paraît-il, épousa, à Fez, le grand vizir, en noces splendides. On a tenu à s'arrêter chez lui, à cause de sa mouna, qui est réputée dans tout le Maroc.
Le pays continue de s'aplanir et les montagnes de s'éloigner. Toujours du sable et des asphodèles. Nos horizons deviennent peu à peu de grandes lignes droites, unies comme la mer, et semblent de plus en plus immenses.
Vers midi, nous faisons halte, pour déjeuner, au village de ce caïd. Il ressemble à tous les autres villages marocains. Les chaumières, en terre séchée, y sont basses et recouvertes de roseaux, et entourées de haies épineuses en cactus bleuâtres. Des cigognes y ont bâti des nids sur tous les toits, et des sauterelles bruissent partout alentour.
Après avoir déjeuné sous notre tente encombrée de monstrueuses pyramides de couscouss, nous sommes invités à prendre le thé chez le caïd.
Sa maison est la seule du pays environnant qui soit bâtie en maçonnerie. Elle est entourée comme une citadelle d'une série de petits remparts très vieux, en briques garnies d'un enduit jaunâtre. En outre, de formidables haies de cactus la rendent presque inaccessible. Sur un jardin intérieur, plein d'orangers, elle ouvre par trois arcades mauresques blanchies à la chaux.
Les orangers sont tout en fleurs et le jardin est embaumé d'un parfum exquis; il est funèbre quand même, envahi par l'herbe sauvage, avec un air d'abandon, et ainsi enfermé entre ces vieux murs, quand l'espace alentour est si vaste, si libre et si ouvert pour courir; il tient à la fois du préau de prison et du nid de vautour.
Nous sommes reçus dans l'appartement qui donne sur ce jardin triste; au dedans, presque rien; de la chaux blanche sur les murailles et, par terre, des coussins et des tapis. Le pavé est de mosaïque, avec un trou profond dans le sol pour jeter le reste des tasses de thé, le reste de l'eau chaude des samovars. Et, dans la muraille du fond, il y a d'autres trous, comme des meurtrières, par lesquels des yeux de femmes enfermées nous regardent boire.
Nous remontons à cheval vers deux heures, pour continuer l'étape jusqu'au Sebou—un des plus grands fleuves du Maroc et même de l'Afrique occidentale—que nous traverserons ce soir.