En avant de nous, sur la plaine, un groupe d'hommes, qui semblent des suppliants antiques, traînent un petit bœuf par les cornes. Au moment où le ministre passe, brille l'éclair d'un sabre dégainé; en deux coups habiles c'est fait: les deux jarrets du bœuf sont coupés, et il s'affaisse dans une mare de sang, nous regardant avec de pauvres yeux pleins d'angoisse... Comme ces gens-là doivent lestement faire voler une tête!—Le sacrifice accompli, les suppliants apportent au ministre leur requête écrite: c'est une longue et ancienne histoire, remontant à je ne sais combien d'années, où entrent des rivalités de familles, des assassinats mystérieux, d'indébrouillables choses. Ce sera pour grossir le monceau des affaires compliquées qu'il faudra régler, à Fez, avec le grand vizir.


On n'aperçoit le Sebou que quand on en est tout près. C'est un fleuve large comme la Seine à Rouen, qui roule ses eaux boueuses dans un lit très profond, entre des berges de terre grise. Il serpente dans cette plaine infinie comme la mer.

Notre camp, qui a continué de cheminer pendant notre halte de midi, est déjà dressé sur la rive opposée. Nous traversons dans deux barques, en plusieurs tours, avec grand tapage. Des caravanes arrêtées depuis deux heures par le passage de nos tentes et de nos bagages encombrent les environs; c'est, pour le moment, un lieu très animé, très vivant.

Ce grand fleuve de Sebou établit comme une démarcation tranchée entre le Maroc d'en deçà et le Maroc d'au delà. Sitôt qu'on l'a franchi, on a l'impression de s'être séparé davantage du monde contemporain, de s'être enfoncé plus avant dans le sombre Moghreb... Nous sommes encore là chez les Beni-Malek, mais tout près de chez les Beni-Hassem—une tribu pillarde et dangereuse; c'est, du reste, un adage connu des voyageurs marocains que, dès qu'on a franchi le Sebou, il faut se défier et faire bonne garde.

Sur cette nouvelle rive, la nature du sol et des plantes a complètement changé; au lieu du sable et des asphodèles, nous avons maintenant, à notre grande surprise, une terre noire et grasse comme dans les plaines normandes, couverte d'une épaisse couche de colzas, de soucis et de mauves; on enfonce jusqu'aux genoux dans tout cela, qui pousse serré, plantureusement.

C'est l'heure du coucher du soleil. La lumière est claire et froide. On dirait presque un paysage marin, tant sont droites les lignes ininterrompues des horizons. Une mer tranquille n'est pas plus unie que cette plaine sauvage, qui a bien soixante kilomètres de profondeur. D'un côté seulement, au-dessus de ce désert d'herbages, une chaîne de montagnes très éloignées dessine comme un petit feston d'un bleu cru et glacé. Les lointains sont absolument jaunes de fleurs, d'un jaune doré, tandis que le ciel au-dessus, sans un nuage, infiniment vide, est d'un jaune vert très pâle.

Et le vent toujours froid du soir se lève sur ce steppe de mauves et de soucis; il nous fait frissonner après le soleil ardent du jour; il apporte une mélancolie d'hiver dans ce lieu où nulle part à la ronde nous ne trouverions un foyer pour nous abriter.

C'est le campement le plus désagréable que nous ayons eu depuis notre départ. Sous nos tentes, ces soucis et ces mauves forment une masse haute et drue qui gêne, qui inquiète; c'est comme si on couchait au milieu d'une corbeille de parterre; on a beau piétiner dessus, cela fait mine de s'écraser, avec une odeur âcre, puis cela se relève obstinément, cela remonte, faisant bomber les tapis et les nattes. Il s'en dégage une humidité excessive. Surtout il en sort des sauterelles, des grillons, des mantes, des limaces, qui toute la nuit se promènent sur nous.

XIV