Ce village, naturellement, nous le voyons par en dessus, à vol d'oiseau; aussi la terrasse sur la maison du chef nous fait-elle l'effet d'une place où se promènent en ce moment des femmes voilées, en robes blanches ou roses, qui lèvent la tête pour nous regarder venir.

Après une descente rapide et dangereuse sur des roches éboulées, nous nous arrêtons pour la nuit près des murs de ce jardin, dans une espèce de champ de foire qui sert à toutes les caravanes de passage. L'herbe, haute et grossière, y est foulée, salie, empestée de vermine, avec les débris des poulets et des couscouss qu'on a mangés, et avec de grands cercles noirs laissés par les feux des nomades. Jamais nous n'avions eu un campement souillé de cette manière.

Nos gens d'escorte fauchent l'herbe immonde, avec leurs grands sabres, moins exercés sans doute à ce métier-là qu'à couper des têtes. L'une après l'autre, et bien après nous, arrivent nos tentes mouillées, qu'on dresse péniblement par un vent terrible. Séance tenante, on donne la bastonnade aux muletiers pour avoir mal conduit leurs bêtes. Nos provisions arrivent les dernières, sur de pauvres mules qui sont tombées vingt fois, qui ont les genoux tout au vif, et, vers trois heures du soir, mourant de faim, nous déjeunons avec des choses froides, trempées de pluie. Tous les enfants du village, tous les petits burnous comiques, tous les petits capuchons impayables, viennent gambader dans nos quartiers, nous criant toutes sortes de malédictions et d'injures. Nous demandons du bois pour nous sécher un peu, mais il n'en existe pas dans la région, qui est complètement dépourvue même de branchages; on nous apporte des bottes de chardons secs et de sarments de vigne qui donnent de grandes flammes, de grandes fumées, et peu de chaleur.

Campés à mi-montagne, séparés par une haie d'aloès d'une effroyable descente à pic dans la plaine d'en dessous, nous voyons à nos pieds l'interminable chemin de Fez, qui se continue toujours, qui traverse ces nouveaux champs d'orge, ces nouvelles prairies, et monte se perdre dans les lointaines montagnes d'en face. Il est de plus en plus tracé par le piétinement constant des caravanes, il a de plus en plus l'air d'une vraie route; il s'anime aussi davantage à mesure que nous approchons de la ville sainte. Entre les averses, dans des transparences extrêmes d'atmosphère, nous apercevons en bas, comme qui regarde du haut d'un observatoire, de longs défilés de cavaliers, de piétons en burnous, de chameaux et d'ânons chargés de marchandises; tout cela en infiniment petit, comme une incessante promenade de marionnettes au fond d'un grand vide bleuâtre. C'est que Fez n'est pas seulement la capitale religieuse du Couchant, la ville de l'Islam la plus sainte après la Mecque, où viennent étudier les prêtres de tous les points de l'Afrique; c'est aussi le centre du commerce de l'Ouest, qui communique par les ports du nord avec l'Europe, et par Tafilet et le désert avec le Soudan noir jusqu'à Tombouctou et à la Sénégambie.

Et toute cette activité n'a rien à voir avec la nôtre, s'exerce comme il y a mille ans, par des moyens qui sont tout à fait en dehors de nos moyens à nous, par des routes qui nous sont profondément inconnues.

XVI

Samedi 13 avril.

Il y a eu déluge toute la nuit, et le vent nous a à moitié arraché nos tentes. Au sortir de nos lits tout humides, nous reprenons des vêtements mouillés, des bottes pleines d'eau, et nous nous remettons en route sous un ciel uniformément voilé d'un crêpe gris.

Nous traversons cette nouvelle plaine pour nous engager ensuite dans les défilés de ces nouvelles montagnes. La pensée qu'il faudra refaire tout ce chemin en sens inverse, pour sortir de ce pays sombre, par instants oppresse un peu. Cependant nous sommes soutenus par l'espérance d'être demain soir en vue de la ville sainte, comme ces croisés ou ces pèlerins d'autrefois, auxquels on promettait, après bien des jours et des nuits de marche, qu'ils allaient enfin voir la Mecque ou Jérusalem.

Vers midi, dans la montagne, le ciel se dégage peu à peu, très vite même, se balaye, s'épure; un premier rayon de soleil nous réchauffe; puis la vraie lumière d'Afrique revient, splendide, incomparable; en une heure la transformation est faite, la terre est sèche, la voûte est toute bleue, l'air est brûlant. Et comme tout change d'aspect, sous ce radieux soleil! Nous cheminons dans des séries de vallées délicieuses, où le sol sablonneux est tapissé d'herbes fines et de fleurs. Il y a surtout des fenouils géants, dont les tiges fleuries ressemblent à des arbres jaunes, et qui sont enguirlandés de larges liserons roses pareils à ceux de nos jardins. Jaune et rose, ce sont les deux couleurs dominantes dans la zone d'Éden que nous traversons aujourd'hui; les montagnes commencent à se boiser d'oliviers sombres et leurs crêtes de basalte, qui sortent toutes nues de ces verdures, ressemblent à des tuyaux d'orgue; puis, au-dessus des cimes rapprochées, dans l'air très limpide, on en aperçoit d'autres plus lointaines et plus grandes, tout à fait gigantesques, qui sont d'un bleu de lapis.