Ni villages, ni maisons, ni cultures; rien que des fleurs encore, et une campagne étonnamment parfumée.

Mais nous croisons toujours des quantités de gens et de bestiaux; des bandes de piétons presque nus, portant leurs vêtements pliés sur l'épaule; des belles dames à califourchon sur des mules, tellement voilées, même en voyage, qu'on devine à peine leurs grands yeux; des troupeaux de moutons, des troupeaux de chèvres; surtout des chameaux lents et graves, portant à Fez, avec un balancement de roulis, des ballots énormes.

De temps à autre nous franchissons un ruisseau d'eau vive, au bord duquel croît quelque palmier isolé.

A tous les gués, se tiennent des vieillards accroupis devant des monceaux d'oranges; pour une petite pièce de bronze, on a le droit d'en prendre tant qu'on veut, à discrétion.

Nous arrivons vers le soir à une rivière rapide, l'Oued-M'kek, sur laquelle—invraisemblable chose—est jeté un pont!

Un pont à arceaux courts, très arrondis, ornés de faïences vertes. Le pilier du milieu est marqué du mystérieux sceau de Salomon: deux triangles entrelacés—et, de chaque côté, des tableaux en mosaïque encadrés de vert indiquent, en lettres enroulées, quel fut l'architecte de ce pont et quelles louanges les voyageurs qui passent doivent au dieu de l'Islam. Le temps, le soleil, ont donné à la maçonnerie une teinte rare, chaude, presque rose, qui s'harmonise merveilleusement avec le vert éteint des faïences de bordure. Et le site est d'ailleurs tranquille, pastoral, empreint d'une mélancolie de passé et d'abandon.

Nous avons marché pendant tout le frais matin voilé de pluie, pendant tout le brûlant midi, et maintenant c'est l'heure magique et dorée du couchant. Nous arrivons chez les Zerhanas, qui sont des montagnards cultivateurs ou bergers, et, de l'autre côté de ce pont, nous allons camper chez eux, dans une plaine d'anémones rouges, entre de hautes cimes boisées.

Déjà, notre petite ville nomade est là, étalée par terre, aux derniers rayons du soleil, sur l'herbe odorante.

L'un après l'autre, les montants de nos tentes se dressent, coiffés de leur boule de cuivre brillant; puis les grands parapluies fermés s'ouvrent, montrant leurs séries d'arabesques noires; des cordes que l'on raidit les étirent, les tendent, les fixent; on y ajoute des draperies retombantes, et c'est fait; nos maisons sont bâties, tout notre camp se retrouve debout, heureux de se sécher dans ce bon air tiède.

Et comme il est gai et charmant, notre camp français, dans l'agitation de l'arrivée, à cette heure doucement lumineuse du soir, avec sa blancheur dans ce pays vert, avec les nuances éclatantes qu'y jettent les cafetans de nos Arabes, avec toutes les hautes selles de drap rouge et tous les tapis multicolores épars sur cette prairie d'anémones. Alentour, il y a une animation qui semble être la vie naïve des vieux temps passés: les fantasias qui galopent ventre à terre; les troupeaux que des bergers demi-nus mènent boire à la rivière; le bateau du sultan qui apparaît au loin sur les épaules de ses quarante hommes drapés de blanc; la mouna, qui fait son entrée (un petit bœuf et douze moutons amenés par les cornes); puis un messager du grand vizir qui arrive de Fez à notre rencontre, portant au ministre un compliment de bienvenue...