Et la belle lumière d'or commence à mourir sur tout cela; le soleil, qui va disparaître derrière les hauts sommets, allonge démesurément les ombres des cavaliers, les ombres étranges des chameaux immobiles; il n'éclaire plus que les extrêmes pointes de nos tentes—plus que leurs boules de cuivre qui brillent encore;—puis il s'éteint, nous plongeant tout à coup dans une pénombre bleue...


Au clair de lune, il est encore plus délicieux, notre petit camp français. C'est par une de ces nuits d'Afrique douce, calme, rayonnante, lumineuse, comme on n'en voit jamais dans nos pays du Nord; après ces froids et ces pluies obstinées, on retrouve avec ivresse tout cela qu'on avait oublié. La belle pleine lune est au milieu d'un ciel clair semé d'étoiles. Nos tentes blanches, mouchetées de dessins noirs, ont un air de mystère, ainsi rangées en cercle sous la lueur bleue qui tombe de là-haut; leurs boules de métal brillent encore confusément; il y a çà et là des petits feux rouges allumés dans l'herbe, des petites flammes qui dansent; alentour, des gens en longs vêtements blancs sont accroupis sur des nattes, et des sons tristes de guitares sortent de ces groupes qui vont s'endormir. Des courlis chantent, dans le grand silence extérieur, dans la sonorité de la nuit. Les montagnes voisines semblent s'être rapprochées, tant on voit nettement leurs replis, leurs rochers, leurs bois suspendus. L'air est rempli de senteurs suaves, très exotiques, et il y a sur toutes choses une tranquillité sereine qui n'est pas exprimable...

Oh! la belle vie de plein air, la belle vie errante. Quel dommage d'arriver demain! quel dommage que cela finisse!...

XVII

Dimanche 14 avril.

De ce pays des Zerhanas il me restera toujours le souvenir de ces heures fraîches du matin passées au bord de l'Oued M'kez, dans ce site délicieux, sur ces tapis d'anémones rouges. Près de notre camp, un petit bois d'oliviers très vieux abritait des bergers et des chèvres. Sur les montagnes environnantes, parmi les roches et les broussailles, deux ou trois petits hameaux étaient perchés en nids d'aigles. Rien d'africain dans le paysage, à part l'excès et la splendeur de la lumière, et encore nos campagnes atteignent-elles quelquefois cet éclat de verdure et cette limpidité de ciel bleu, à certains jours privilégiés du beau mois de juin. Si bien que l'illusion venait complètement d'être dans un coin sauvage de la France, et on trouvait même fort étrange de voir sur les sentiers, entre les hauts foins en fleur, passer ces fantasias affolées, ces Bédouins et ces chameaux.

XVIII

Remontés à cheval à huit heures, nous nous engageons dans des montagnes qui, tout de suite, changent d'aspect, deviennent très africaines cette fois, tourmentées, déchiquetées, avec des tons ardents, des jaunes d'ocre, des bruns dorés, des bruns rouges. De grandes landes, chaudes et désertes, défilent lentement, tapissées de jujubiers épineux, de broussailles maigres. Et de loin en loin, au fond des étendues dévorées de lumière, nous apercevons des douars de Bédouins nomades, cerclés de tentes brunes, avec des troupeaux au milieu; sur des hauteurs solitaires que chauffe un accablant soleil, ces petites villes sauvages dessinent des ronds parfaits, semblent dans le lointain des cernes, des taches d'un brun presque noir. Et l'air surchauffé tremblote partout, miroite comme une eau dont un vent léger agiterait la surface.