On la contourne dans l'obscurité, par une sorte d'étroit chemin de ronde, en enfonçant dans la boue, les immondices, les pourritures. Extérieurement on n'en voit rien, que de hautes murailles noires, dégradées, croulantes, contre lesquelles s'appuient les maisons centenaires d'alentour.

Avec un vague recueillement, nous ralentissons notre marche, chaque fois que nous passons devant une de ces portes: alors le sanctuaire nous envoie un instant sa lueur blanche et son bruit de voix pieuses. Il est tellement grand que nous ne parvenons pas bien à en démêler le plan d'ensemble; ses arcades sont variées à l'infini, les unes sveltes, élancées, découpées en festons inconnus, dentelées en grappes de stalactites; les autres ayant forme de trèfles à plusieurs feuilles, de cintres allongés, d'ogives.

Et toujours, par terre, sur les mosaïques, la foule des burnous prosternés, murmurant les éternelles prières...

Sans doute, nous reverrons souvent Karaouïn pendant notre séjour à Fez, mais je ne crois pas que nous en ayons jamais une impression plus profonde qu'après ce premier coup d'œil, jeté furtivement un jour où c'était défendu...

XXII

Mercredi 27 avril.

Présentation au sultan, le matin (on nous a fait grâce d'un jour de quarantaine).

A huit heures et demie nous sommes tous réunis, en grande tenue, dans la cour mauresque de la maison qu'habitent notre ministre et sa suite.

Arrive le caïd introducteur des ambassadeurs, un mulâtre colossal, à cou de taureau, qui tient en main une énorme trique de mauvais aloi (on choisit toujours pour remplir ces fonctions-là un des hommes les plus gigantesques de l'empire).

Quatre personnages en longs vêtements blancs entrent à sa suite, et restent immobiles derrière lui, armés de triques semblables à la sienne, qu'ils tiennent, comme les tambours-majors leur canne, à toute longueur de bras. Ces gens sont simplement pour écarter la foule sur notre passage.