Quand il est temps de nous mettre en selle, nous traversons le jardin d'orangers, sur lequel tombe toujours la même petite pluie d'hiver inséparable de notre voyage, et nous nous dirigeons vers la porte basse qui donne sur la rue; là, on nous amène, un par un, nos chevaux qui sont incapables de se retourner ni de passer deux de front, tant cette rue est étroite. Et nous montons au hasard des bêtes qui se présentent, en hâte et sans ordre.

Il y a assez loin d'ici le palais. Il nous faut traverser ces mêmes quartiers que nous avions pris avant-hier pour venir. En avant de nous, les bâtons s'abattent, deçà et delà, sur les groupes qui gênent, et nous sommes entourés d'une haie de soldats affolés, tout de rouge vêtus, qui sont constamment sous nos chevaux, et dont les baïonnettes, arrivant juste à hauteur de nos yeux, sont une menace permanente, dans les tournants brusques ou les cohues.

Comme le jour de notre entrée, nous traversons les terrains vides qui séparent Fez-le-Vieux de Fez-le-Neuf, les rochers, les aloès, les grottes, les tombes, les ruines, et les tas de bêtes pourries au-dessus desquels des oiseaux tournoient.

Et, enfin, nous arrivons devant la première enceinte du palais et, par une grande porte ogivale, nous entrons dans la cour des ambassadeurs.

Cette cour est tellement immense que je ne connais pas de ville au monde qui en possède une de dimensions pareilles. Elle est entourée de ces hautes et effroyables murailles à créneaux pointus, flanquées de lourds bastions carrés—comme sont les remparts de Stamboul, de Damiette ou d'Aigues-Mortes—avec quelque chose de plus délabré encore, de plus inquiétant, de plus sinistre; l'herbe sauvage pousse sur cette place et, au milieu, il y a un marais où des grenouilles chantent. Le ciel est tourmenté et noir; des nuées d'oiseaux s'échappent des tours crénelées et tourbillonnent dans l'air.

La place semble vide, malgré les milliers d'hommes qui y sont rangés, sur les quatre faces, au pied des vieux murs. Ce sont les mêmes personnages toujours, et les mêmes couleurs: d'un côté, une multitude blanche, en burnous et en capuchons; de l'autre, une multitude rouge, les troupes du sultan, ayant avec eux leurs musiciens en longues robes orangées, vertes, violettes, capucine ou jaune d'or. La partie centrale de l'immense cour dans laquelle nous nous avançons reste complètement déserte. Et toute cette foule semble lilliputienne, à si grande distance, tassée aux pieds de ces écrasantes murailles crénelées.

Par un de ses bastions d'angle, ce lieu communique avec les enceintes du palais. Ce bastion, moins dégradé que les autres, recrépi de chaux blanche, a deux délicieuses grandes portes ogivales entourées d'arabesques bleues et roses; et c'est par un de ces arceaux que le souverain va paraître.

On nous prie de mettre pied à terre; car nul n'a le droit de rester à cheval devant le chef des croyants,—et on emmène nos bêtes. Nous voici démontés, sur l'herbe mouillée, sur la boue.

Un mouvement se fait dans les troupes: soldats rouges et musiciens multicolores viennent, sur deux rangs, former une large avenue, depuis le centre de la cour où l'on nous a placés, jusqu'à ce bastion là-bas, par où le sultan doit venir, et nous regardons tous la porte entourée d'arabesques, attendant l'apparition très sainte.

Elle est bien encore à deux cents mètres de nous cette porte, tant la cour est immense, et d'abord, nous arrivent par là de grands dignitaires, des vizirs: longues barbes blanchissantes et visages sombres; à pied tous, aujourd'hui, comme nous-mêmes, et marchant à pas lents dans les blancheurs de leurs voiles et de leurs burnous qui flottent. Nous connaissons déjà presque tous ces personnages, que nous avons vus avant-hier, à notre arrivée, mais plus fiers, ce jour-là, montés sur leurs beaux chevaux.—Arrive aussi le caïd Belaïl, bouffon noir de la cour, la tête toujours surmontée de son invraisemblable turban en forme de dôme; il s'avance seul, dégingandé et dandinant, l'allure inquiétante, appuyé sur une énorme trique-assommoir;—je ne sais quoi de sinistre et de moqueur est dans toute sa personne, qui semble avoir conscience de sa faveur extrême.