Le grand-vizir marie son fils, et depuis hier tout Fez retentit du bruit de cette noce. Dans les ruelles sombres, d'interminables cortèges vont et viennent, précédés de tam-tams, de musettes déchirantes et de coups de fusil. Nous en avons, ce matin, rencontré un d'au moins trois cents personnes, qui tiraient à poudre dans l'obscurité des petits passages voûtés, ébranlant tous les vieux murs; les gens qui marchaient les premiers portaient les cadeaux sur leur tête: c'étaient des choses très volumineuses, enveloppées dans des étoffes de soie brochée d'or.

La maison de ce vizir, pendant la visite que nous lui avons faite après midi, était parée magnifiquement pour la grande fête. Dans la cour, toute de mosaïques et de dentelles d'arabesques, étaient accrochées d'innombrables girandoles se touchant toutes, masquant absolument la voûte nuageuse du ciel; on avait rehaussé d'or frais, de bleu, de rose et de vert, toutes les fines sculptures enroulées des murailles, et de magnifiques tentures de velours rouge, brodées d'or en relief, étaient posées partout, jusqu'à hauteur du premier étage; de ces tentures arabes, dont les dessins représentent des séries d'arceaux, de festons, comme des portes de mosquée.

Dans les appartements, ouverts sur cette cour d'honneur, il y avait un étalage, une surprenante profusion de tapis merveilleux, de tentures et de coussins aux couleurs éclatantes ou rares, où s'entre-croisaient, en dessins étranges et presque religieux, des ors jaunes et des ors verts. Sur ces richesses se détachait, toute blanche, la personne du grand-vizir, enveloppée de mousselines simples; son beau visage félin, changeant, peu sûr, encadré de barbe grise.

Le ministre lui demanda de voir, non pas la mariée, bien entendu, puisqu'elle était encore invisible même pour son époux, mais le marié et les jeunes hommes de sa suite.

Le vizir y consentit en souriant et nous emmena à travers un jardin, à la maison préparée pour le nouveau ménage; maison toute neuve, encore inachevée, mais construite dans le style immuable de Grenade et de Cordoue, et où une armée d'ouvriers fouillaient patiemment des arabesques.

Là, sur des divans, tout autour d'une grande salle nue, des jeunes hommes étaient assis, faisant la fête, avec du thé, des sucreries et des fumées de parfums. La jeunesse dorée de Fez, la nouvelle génération, les futurs caïds et les futurs vizirs, qui seront peut-être appelés à voir l'écroulement du vieux Moghreb.—Très jeunes, tous, mais étiolés, pâles, mornes et affaissés sur leurs coussins; le fils du grand-vizir, vêtu de vert (ce qui est la couleur des mariés), était à l'écart dans un coin, le plus sombre et le plus affaissé de tous, l'air absolument abêti, excédé d'ennui et de lassitude. A mi-hauteur de la grande salle où ces jeunes gens s'amusaient, la fumée du bois odorant des Indes faisait comme une bande de nuages gris...

XXIV

Vendredi 19 avril (vendredi saint).

En quelques heures, comme il arrive toujours ici, le ciel s'est dégagé, et il n'y a plus rien dans l'air. A la place de tant de nuées grises, qui passaient et repassaient, obscurcissant les idées et les choses, reste un vide immense, profond, limpide, qui est ce soir d'un bleu irisé, d'un bleu tournant, à l'horizon, au vert d'aigue-marine; il y a partout grand resplendissement, grande fête et grande magie de lumière.

Aux heures merveilleuses de la fin du jour, je monte m'asseoir sur ma terrasse. La vieille ville fanatique et sombre se baigne dans l'or de tout ce soleil; étalée à mes pieds sur une série de vallons et de collines, elle a pris un aspect d'inaltérable et radieuse paix, quelque chose de presque riant, de presque doux; je ne la reconnais plus, tant elle est changée; il y a comme un rayonnement rose sur l'immobilité de ses ruines. Et l'air est devenu tout à coup si tiède et si tranquille, donnant des illusions d'éternel été!...