Autour de moi, aux premiers plans, se groupent les sommets en terrasses des très hautes maisons voisines: des dessus de cubes de pierre, irrégulièrement disposés, et comme jetés au hasard. Entre ces terrasses et la mienne, il y a le vide; bien qu'on y distingue avec une extrême netteté les moindres détails des objets, les moindres lézardes des murs, elles sont séparées de moi par une sorte de brouillard de lumière, qui donne du vague à leurs bases, qui les rend presque vaporeuses; on les dirait suspendues dans l'air. Et tous ces hauts promenoirs, peu à peu se couvrent de femmes, qui apparaissent l'une après l'autre, qui surgissent, dans des costumes d'idoles, coiffées de l'hantouze (une mitre dorée rappelant le hennin des derniers jours de notre moyen âge).
Au delà de ces terrasses rapprochées, qui sont celles des maisons bâties, comme la mienne, à la partie la plus élevée du vieux Fez,—après du vide encore, et après d'autre brume lumineuse, des choses plus lointaines se dessinent à l'infini, comme à travers des transparences de gaze. C'est d'abord tout le reste du vieux Fez: un millier de terrasses, d'un gris violet, où les belles promeneuses aériennes semblent n'être plus que des points d'éclatantes couleurs semés sur un monotone éboulement de ruines. Au-dessus de cette uniformité de cubes de pierre, montent quelques hauts palmiers à tige frêle:—et aussi, toutes les vieilles tours carrées des mosquées, avec leurs placages de faïences jaunes et vertes, longuement recuites par des siècles de soleil, avec leurs petites coupoles surmontées chacune d'une boule d'or.
De Fez-le-Neuf, qui est plus loin, on ne voit guère que les grands murs sinistres, enfermant les sérails, les palais, les cours du sultan.—Et une ceinture de jardins verts, du plus beau vert printanier, entoure la grande ville: ses vieux remparts, ses vieux bastions, ses vieilles formidables tours, sont comme noyés dans la fraîche verdure.
Il fait clair, clair, étonnamment clair. Malgré cette insaisissable vapeur, qui est d'une teinte d'iris dans les bas-fonds et d'un rose doré sur les sommets, on voit les lointains comme s'ils s'étaient tous rapprochés ou comme si la vue avait acquis, ce soir, une pénétration inusitée.
Là-bas, voici Karaouïn et Mouley-Driss, les deux grandes mosquées saintes, dont les noms seuls, avant mon arrivée, me donnaient le frisson des choses très mystérieuses!—Je vois, par en dessus, leurs minarets, leurs toits recouverts de faïences vertes comme ceux de l'Alhambra: ainsi regardées en pleine lumière, dans la tranquillité de ce beau soir, elles semblent n'avoir plus rien d'inquiétant; elles semblent ne plus être de redoutables sanctuaires, et, de même, toute cette grande ville, au milieu de sa ceinture de frais jardins, si calme sous l'adoucissement de cette pure lumière d'or rose, ne donne plus l'impression de ce qu'elle est en réalité de farouche et de sombre; de ce qu'elle renferme de mystérieusement immuable; on a peine à se figurer que c'est bien là ce cœur muré de l'Islam, cette Mecque solitaire du Moghreb, sans routes pour communiquer avec le reste du monde.
Au delà encore, au delà des jardins et des remparts, le cirque gigantesque des montagnes baigne aussi dans la lumière; on en compte ce soir les moindres vallées, les moindres replis; on voit, comme avec des lunettes d'approche, tout ce qui s'y passe. Çà et là, des caravanes, infiniment petites dans l'éloignement, cheminent vers le Soudan ou vers l'Europe. Du côté de l'est, du côté où tombent en plein les derniers rayons du soleil, c'est une région de cimetières et de ruines; les premières assises avoisinant la ville sont couvertes de débris de murailles, de «koubas» de saints, de petits dômes funéraires, d'innombrables tombeaux: et, comme c'est vendredi (le dimanche musulman), jour de pieuses visites aux morts, ces cimetières sont pleins de monde. Parmi les pierres, on voit circuler les visiteurs, en burnous grisâtre, qui, de si loin, semblent d'autres pierres en marche. Au-dessus, les cimes sont d'un rose ardent, avec des plis d'ombre absolument bleus. Et plus haut encore et plus loin, le grand Atlas, tout couvert de ses neiges étincelantes, d'un autre rose encore, plus transparent, plus pâle, se dessine, comme une découpure nette de cristal, sur le jaune clair qui commence à envahir et à remplacer tout le bleu fuyant du ciel.
Du côté du couchant, une grande montagne très rapprochée se dresse en écran dentelé contre le soleil, projetant sur une partie de la ville son ombre. Elle est striée obliquement du haut en bas, et elle imite, avec sa crête aiguë, une énorme vague marine, soulevée là, puis figée. On sent que par derrière, sur son versant opposé, on serait encore en plein éblouissement de soleil: elle est toute bordée, toute rebroussée de lumière.
Des nuées d'oiseaux noirs tourbillonnent au-dessus des terrasses, et de grandes cigognes passent aussi, d'un vol tranquille, dans l'or vert du ciel.
C'est vendredi saint, un jour où, dans nos pays, le printemps encore instable se voile d'ordinaire de nuages gris; tellement qu'on dit «un temps de vendredi saint» pour exprimer un ciel couvert que le vent tourmente. Mais la ville où je suis ne porte pas, ne reconnaît même point ce deuil des chrétiens, et elle se baigne voluptueusement ce soir dans l'air calme et chaud, sous un ciel éclairé en fête.