De plus, dans les pays d'Islam, le vendredi est pour le peuple, comme chez nous le dimanche, un jour de repos et de toilette. Aussi des femmes, plus nombreuses que de coutume et mieux parées, arrivent par les petites portes de ces espèces de guérites qui sont les sommets des escaliers de leurs maisons; émergent l'une après l'autre sur les toits, en se secouant comme des oiseaux; émaillent partout de leurs éclatants costumes les vieilles terrasses grises.

Grises, toutes ces terrasses, incolores plutôt, d'une nuance neutre et morte, indifférente, qui change avec le temps et le ciel. Jadis blanchies, reblanchies de chaux jusqu'à perdre leur forme sous ces couches amoncelées; puis recuites au soleil, calcinées par les brûlantes chaleurs, ravinées par les pluies, jusqu'à devenir presque noirâtres. Un peu tristes, les hauts promenoirs de ces femmes. Et partout, sur ma terrasse à moi comme chez mes belles voisines, les vieux petits murs bas sur lesquels on s'accoude, et qui servent de parapet pour ne pas tomber dans le vide, sont couronnés de lichens, de saxifrages et de fleurettes jaunes.

Elles se promènent par groupes, ces femmes; ou bien s'asseyent pour causer sur les rebords des murs, jambes pendantes au-dessus des cours et des rues; ou bien s'étendent, nonchalamment renversées, les bras relevés sous la nuque. D'une maison à l'autre, elles se visitent, par escalade, à l'aide de petites échelles quelquefois, ou de planches improvisant des ponts. Les négresses, sculpturales, ont aux oreilles de grands anneaux d'argent; leurs robes sont blanches ou roses, des foulards encadrent le noir de leurs visages; leurs voix rieuses sonnent comme des crécelles, en gaietés drôles de singes. Les Arabes blanches, leurs maîtresses, portent des tuniques de soie brochée d'or, atténuées sous des tulles brodés: leurs manches, longues et larges, laissent libres leurs beaux bras nus cerclés de bracelets; de hautes ceintures, en soie lamée d'or, raides comme des bandes de carton, soutiennent leurs gorges; sur tous les fronts il y a des ferronnières, faites d'une double rangée de sequins d'or, ou de perles, ou de pierreries, et par-dessus est posée l'hantouze, la haute mitre enroulée toujours de foulards en gaze d'or, dont les bouts pendent et flottent par derrière, mêlés à la masse des cheveux dénoués; elles marchent, la tête rejetée en arrière, les lèvres ouvertes sur les dents blanches; elles ont un balancement des hanches un peu exagéré et d'une voluptueuse lenteur; leurs yeux, déjà très grands et très noirs, sont réunis et allongés jusqu'aux tempes, avec de l'antimoine; plusieurs sont peintes, non pas au carmin, mais au vermillon pur, comme par recherche sauvage de l'invraisemblance; leurs joues semblent passées au minium épais; et sur leurs bras, sur leurs fronts, paraissent des tatouages bleus.

Tout ce luxe, qui se voile uniformément de blanc grisâtre quand il s'agit de se promener comme de mystérieux fantômes en bas dans le dédale des petites rues boueuses, ici s'étale complaisamment en pleine lumière. Cette ville, qui paraît si maussade et si noire à qui la parcourt sans lever la tête, déploie toute sa vie féminine élégante le soir sur ses toits, à ces heures dorées de la fin du jour. Maîtresses ou esclaves, sans distinction de castes, se promènent pêle-mêle, riant ensemble, et souvent enlacées avec une apparence d'égalité complète.

Du reste, aucun voile sur ces visages qui dans la rue sont si soigneusement cachés; aussi les hommes ne doivent-ils jamais monter sur les terrasses de Fez.

Je commets, moi, une action tout à fait inconvenante, en restant assis sur la mienne... Mais je suis étranger; et je puis feindre de ne pas savoir...

Cependant l'or s'assombrit, s'éteint partout; l'espèce de limpidité rose qui resplendissait sur la ville religieuse remonte peu à peu vers les couches plus élevées de l'air; seuls, les sommets des tours brillent encore, avec les plus hautes terrasses; une pénombre violette commence à se répandre dans les lointains, dans les lieux bas, dans les vallées. Bientôt va sonner l'heure de la cinquième et dernière prière du jour, l'heure sainte, l'heure du Moghreb... Et toutes les têtes des femmes se tournent vers la vénérable mosquée de Mouley-Driss, comme dans l'attente de quelque pieux signal...

Il y a pour moi une magie et un inexpressible charme, dans les seules consonances de ce mot: le Moghreb... Moghreb, cela signifie à la fois l'ouest; le couchant, et l'heure où s'éteint le soleil. Cela désigne aussi l'empire du Maroc qui est le plus occidental de tous les pays d'Islam, qui est le point de la terre où est venue mourir, en s'assombrissant, la grande poussée religieuse donnée aux Arabes par Mahomet. Surtout, cela exprime cette dernière prière, qui, d'un bout à l'autre du monde musulman, se dit à cette heure du soir;—prière qui part de la Mecque et, dans une prosternation générale, se propage en traînée lente à travers toute l'Afrique, à mesure que décline le soleil—pour ne s'arrêter qu'en face de l'Océan, dans ces extrêmes dunes sahariennes où l'Afrique elle-même finit.


L'or continue de se ternir partout. Fez est déjà plongé dans l'ombre de ses grandes montagnes; Fez rapproché se noie dans cette vapeur violette, qui s'est élevée peu à peu comme une marée montante;—et Fez lointain ne se distingue presque plus.—Seules, les neiges au sommet de l'Atlas conservent encore, pour une dernière minute mourante, leur étincellement rose...