Avant le soleil levé, c'est déjà devenu quelque chose d'infernal: des cris suraigus comme en poussent les singes; un brouhaha sauvage à faire frémir. Dans mon demi-sommeil, je m'imaginerais, si je n'étais habitué à ces tapages d'Afrique, que l'on se bat sous mes fenêtres, et même de la façon la plus barbare; qu'on s'égorge, qu'on se mange... Tout simplement je me dis: «Ce sont nos bêtes qui arrivent, et nos muletiers qui commencent à les équiper.»

C'est une rude affaire, il est vrai, que de charger une centaine de mules entêtées et de chameaux stupides, dans des petites rues qui n'ont pas deux mètres de large. Des bêtes, qui ne trouvent plus la place de tourner, hennissent de détresse; des caisses trop grosses accrochent les murs en passant; il y a des rencontres, des collisions et des ruades.

Vers huit heures le tumulte est à son comble. Du haut des terrasses de la légation, au plus loin qu'on puisse voir dans le voisinage, c'est un tassement confus de gens et d'animaux hurlant à plein gosier. En plus des mulets de charge, il y a ceux des Arabes d'escorte, harnachés de mille couleurs, avec des fauteuils sur le dos, et des tapis de drap rouge, de drap bleu, de drap jaune, leur faisant comme des robes. Des cavaliers à visage brun et à burnous blanc sont déjà en selle, le long fusil mince en bandoulière.—Et tout ce train de voyage, qui doit nous précéder sous la conduite et la responsabilité d'un caïd envoyé par le sultan, se met en marche peu à peu, péniblement, individuellement; à force de cris et de coups de bâton, le tout s'écoule vers les portes de la ville, finissant par laisser libres les petites rues autour de nous.

Alors vient le tour des mendiants,—et ils sont nombreux à Tanger;—les fous, les idiots, les estropiés, les gens sans yeux ayant des trous saignants en guise de prunelles,—assiègent la légation pour nous dire adieu. Et, suivant la coutume, le ministre, paraissant sur le seuil, jette au hasard des poignées de pièces blanches, afin de nous mériter les prières qui porteront bonheur à notre caravane.


C'est à une heure de l'après-midi que nous devons nous mettre en route nous-mêmes. Le point de rendez-vous est la place du Grand-Marché,—cette place sur laquelle j'ai eu, le soir de mon arrivée, une première et inoubliable audition de musette arabe.

Au-dessus de la ville s'étend cette vaste esplanade, terreuse et pierreuse, sans cesse encombrée d'une couche compacte de chameaux agenouillés, et où grouille perpétuellement une foule en capuchon, qui est aussi d'une couleur rousse de terre. Tout ce qui arrive de l'intérieur, de par delà le désert, et tout ce qui va s'y rendre, se groupe et se mêle sur cette place. Et là, du matin au soir, retentit le tambour, gémit la flûte des sorciers jeteurs de sorts, des mangeurs de feu et des charmeurs de serpents.

Aujourd'hui, la formation de notre caravane apporte dans ce lieu un surcroît de mouvement et de cohue. Dès midi, au beau soleil, arrivent nos premiers cavaliers, notre escorte d'honneur, nos caïds, et le porte-drapeau du sultan, qui pendant tout le voyage marchera à notre tête.

Jour de grand marché: des centaines de chameaux, pelés et hideux, sont à genoux dans la poussière, allongeant de droite ou de gauche, avec des ondulations de chenille, leur long cou chauve;—et la masse des paysans ou des pauvres, en burnous gris, en sayon de laine brune, s'agite confusément parmi ces tas de bêtes couchées. C'est un immense fouillis d'une même nuance terne et neutre, qui fait davantage resplendir là-bas, dans la magnifique lumière des lointains, la ville toute blanche surmontée de minarets verts, et la Méditerranée toute bleue. Et, sur le fond monotone de cette foule, éclate aussi plus vivement le coloris oriental des cavaliers de notre suite, les cafetans roses, les cafetans orange, les cafetans jaunes, les selles de drap rouge et les selles de velours.

Notre mission se compose de quinze personnes, parmi lesquelles nous sommes sept officiers; nos uniformes aussi ajoutent à ce tableau de départ un peu de diversité, de couleur et d'or. Cinq chasseurs d'Afrique, en manteau bleu, nous accompagnent. De plus, presque toute la colonie européenne est montée à cheval pour nous faire cortège: des ministres étrangers, des attachés d'ambassade, des peintres, d'aimables gens quelconques.