De l'ombre du dehors, de l'espèce de nuit du chemin de ronde, où je suis obligé de rester caché, dans une incomplète sécurité,—toutes ces choses défendues prennent à mes yeux des airs d'enchantement.
La «Sainte» s'est acharnée après moi, ce matin. Vêtue de loques de soie orange, les joues vermillonnées, les yeux dilatés et fous, elle me suit obstinément au sortir du bazar, en proférant à haute voix des choses incompréhensibles, qui me semblent être plutôt des bénédictions: évidemment elle s'est trompée à mes allures et à mes vêtements. Et, inquiet de la sentir derrière moi, je lui jette des pièces de monnaie pour qu'elle me laisse passer mon chemin...
Une heure après, sur la place du Marché.—L'heure bruyante,—l'heure des affaires et de la foule.
Sur cette grande place, qui est une sorte de plaine carrée, s'agitent les burnous et les voiles, toute la foule encapuchonnée et masquée, blanchâtre ou grise, à laquelle les bergers en sayon de poil de chameau mêlent çà et là des tons bruns, et les ânes, des tons roux. Des femmes, par centaines, sont assises à terre, marchandes de pain, marchandes de beurre, marchandes de légumes, à visage invisible, enveloppé de mousseline. Et, derrière cette grande place et cette foule, il y a les hautes murailles de Fez, qui se dressent sombres et gigantesques, écrasant tout, les pointes de leurs créneaux découpées sur le ciel. Naturellement on entend les tambourins, les musettes. Çà et là, les capuchons pointus se pressent les uns contre les autres, font cercle compact autour de captivants spectacles: il y a les charmeurs de serpents; il y a les gens qui s'enfoncent des lardoires dans la langue; ceux qui s'entaillent le crâne; ceux qui se retirent l'œil de l'orbite avec une palette de bois et se le déposent sur la joue; toute la bohème et toute la truanderie. A moi, qui vais partir après-demain, ces choses déjà familières sembleront bientôt très étonnantes, quand je serai revenu dans notre monde moderne, et que je me les rappellerai de loin. En ce moment, je suis vraiment quelqu'un d'une époque passée, et je me mêle le plus naturellement du monde à cette vie-là, en tout semblable, je pense, à ce que devait être la vie des quartiers populaires à Grenade ou à Cordoue, du temps des Maures.
Demain mon dernier jour. Je laisserai à Fez l'ambassade, qui y est retenue par des lenteurs politiques, et m'en irai seul, avec le capitaine H. de V***, en petite caravane intime, ce qui sera amusant et presque un peu aventureux. Nous nous en irons vers Mékinez, l'autre sainte ville encore plus délabrée et plus morte, et de là vers Tanger l'infidèle où, brusquement, finira notre rêve de passé et d'Islam. Je n'ai pas eu le temps de m'attacher à mon gîte musulman d'ici, qu'il va falloir quitter et oublier, comme j'ai oublié déjà tant d'autres gîtes exotiques semés partout sur la terre. Cependant je m'y serais attardé volontiers une ou deux semaines de plus. Avec quelques tapis, quelques vieilles tentures et quelques armes, il était tout de suite devenu très bien, tout en ne perdant pas ses petits airs de mystère, ses abords difficiles.
XXXI
Samedi 27 avril.
Nous sommes invités à déjeuner chez le caïd El-Méchouar (l'introducteur des ambassadeurs). Et nous nous y rendons à cheval, précédés de ses gardes à large turban, à canne énorme, qu'il a envoyés au-devant de nous jusqu'à nos portes.