La grande cour de sa maison est encore plus belle que celle du vizir de la guerre. Elle est plus ancienne surtout, et les années, les siècles, en ont atténué, avec leur effacement inimitable, les couleurs et les ors.

Des rangées de portiques intérieurs donnent accès sur cette cour. Leurs couronnements en bois de cèdre sont composés de ces milliers de petits compartiments géométriques juxtaposés, qui donnent l'impression des rayons de cire patiemment construits par les abeilles; mais, à l'arrangement général de ces innombrables petites choses, un je ne sais quoi a présidé, qui est le génie de l'art arabe et qui en fait un ensemble harmonieusement simple. Tous ces dessus de porte, quand nous entrons, sont chargés, comme des balcons très larges, chargés à se rompre, de femmes voilées de blanc, qui se penchent, silencieuses, pour nous regarder.

La cour, naturellement, est pavée de mosaïques et de marbre, avec, au milieu, une fontaine jaillissante. Elle est toute remplie, toute vibrante d'une musique exaltée, à la fois rapide et grave: voix humaines très hautes, accompagnées de cordes puissantes, de tambourins et de castagnettes de fer. Nous reconnaissons le même orchestre qui était l'autre jour chez le vizir de la guerre; c'est, du reste, un de ceux du sultan qui le prête pour nous faire honneur.


Il est étonnamment beau, le caïd El-Méchouar, notre hôte. La description du personnage de Mâtho, dans Salammbô: «Un Lybien colossal, etc...», lui conviendrait en tout point; d'une taille et d'une largeur surhumaines, avec des traits et des yeux admirables; une barbe déjà grise et une peau très foncée indiquant, malgré la régularité du profil, un mélange de sang noir. Du reste, la beauté est la principale condition exigée pour être caïd El-Méchouar; ce poste est presque toujours donné, paraît-il, à l'homme le plus superbe du Maroc.

Comme son collègue de la guerre, ce vizir ne se met pas à table avec nous, un bon musulman ne devant point manger avec des nazaréens. Il se contente de s'asseoir à l'ombre, près de la salle où notre couvert est dressé, et de veiller à ce que ses esclaves, ahuris par notre présence, nous apportent des montagnes de couscouss et de viandes.

Pendant le repas monstre, je fais face à la belle cour qui m'apparaît tout entière par la haute ogive dentelée de la porte. Les esclaves du Soudan, à grandes boucles d'oreilles et à bracelets, la traversent dans une incessante agitation, portant sur leur tête les plats gigantesques, surmontés de leurs toitures comme des pignons de tourelles. Les mosaïques des pavés étincellent de lumière. Çà et là, au milieu des hautes murailles, par les meurtrières percées, on voit confusément briller les yeux des femmes. Le mur du fond, qui se dresse en écran contre le soleil, est couronné de têtes voilées qui nous regardent. Et la musique, dans une exaltation extrême, répète, répète sans cesse, en les précipitant de plus en plus, les mêmes phrases monotones qui, à la longue, bercent, magnétisent, amènent une ivresse.


Deux heures de l'après-midi, l'ardeur du soleil.—Comme je pars demain, je me promène à cette heure brûlante, ayant mille choses à faire pendant cette dernière journée.

J'ai d'abord à aller dans la ville murée des juifs, où des vieux horriblement sordides, d'une laideur rusée et inquiétante, détiennent, au fond de leurs bouges, des bijoux anciens, des armes rares, des étoffes introuvables même au bazar, que j'ai envie de leur acheter.