Elle est très loin de chez moi, la ville des juifs; elle longe, en bande étroite, le côté sud de Fez-le-Neuf, et j'habite dans Fez-le-Vieux, d'où il me faut d'abord sortir.

Je suis à cheval, escorté d'un garde rouge.

Deux heures de l'après-midi, par une des journées les plus chaudes que nous ayons encore eues. Les vieux murs de terre semblent s'effriter sous le dévorant soleil, les vieilles lézardes des maisons semblent s'allonger et s'ouvrir. Les petites rues sont désertes, entre leurs deux rangées de ruines mortes, qui se chauffent et se fendillent. Les pavés, les vieux cailloux noirs, polis par les pieds nus ou les babouches de plusieurs générations arabes, montrent par places leurs têtes brillantes, entre les pailles desséchées et la poussière. Et il y a, sur toute la ville somnolente, cet accablement silencieux qui est particulier aux moments où le soleil éblouit et brûle.

Un peu d'ombre et de fraîcheur, en passant sous les triples portes très épaisses des remparts. Dans les recoins de ces portes, des barbiers sont installés par terre, en train de tondre des gens de la campagne, crépus, à l'air sauvage,—dont l'un tient par les cornes, pendant qu'on le rase, deux béliers noirs.—Et, dans un autre recoin, un praticien «tire du sang» à un berger (comme autrefois la saignée chez nous, cela guérit de tous les maux, et cela se fait derrière la nuque, en entaillant avec un rasoir jusqu'à l'os du crâne). Aujourd'hui, plus encore que de coutume, je me sens frappé de la sauvagerie de ces abords de Fez, de leur silence, de leur air de morne abandon...

Et, les portes franchies, tout de suite commence un brûlant désert sans routes, aujourd'hui sans un être humain, sans une caravane. Voici le lieu qui était si peuplé et si brillant le matin de notre pompeuse arrivée; on y entend à peine, à présent, la petite voix triste des sauterelles. Murs de la ville et murs du palais se dressent partout vers le ciel, dans une confusion grandiose, avec leurs créneaux, avec le hérissement de leurs pointes de pierre; tout droits, tout pareils, mornes et sombres depuis le bas jusqu'en haut, arrivant à produire une impression de beauté à force d'être gigantesques. Et rien à leurs pieds; de ce côté-ci de la ville, rien à l'entour, ni une maison, ni un arbre, ni une tente, ni un groupe humain: eux seuls, les murs, debout et immenses en stature verticale. L'implacable soleil d'aujourd'hui accentue leur vieillesse extrême, leurs lézardes, leurs crevasses; par place ils sont démantelés, ébréchés, et leur base est rongée.

Et d'autres enceintes complètement en ruine, d'une désolation infinie, partent de ces remparts, se ramifient, prolongent la ville dans la campagne déserte, puis finissent par se confondre avec les roches, les éboulements, les fondrières, tout le chaos de ce vieux sol fouillé et refouillé pendant des siècles. Le temps a couvert ces murs de lichens d'un jaune éclatant, qui font sur le gris foncé des pierres comme un semis de taches d'or; sous le bleu profond du ciel, l'ensemble est d'une nuance chaude et ardente, avec des chamarrures de brocart.

Dans la partie tout à fait croulante, dans les enceintes secondaires qui ne servent plus à rien, il y a des portes, de forme exquise comme toutes les portes arabes, et entourées de mosaïques visibles encore entre les plaques jaunes des lichens; elles donnent accès dans des espèces de préaux tristes, où l'on ne trouve que de l'herbe et des sauterelles.

Et, tandis que je contourne à cheval ces débris de remparts, sous le grand écrasant soleil, une de ces portes m'arrête comme la chose la plus délicieusement arabe que j'aie encore jamais vue, et la plus étrangement mélancolique: au milieu de cent mètres de monotone et formidable muraille, elle ouvre son ogive isolée, qu'encadrent des dessins mystérieux; et, à côté, un vieux dattier solitaire élève tout droit son bouquet de palmes jaunies...


A cent mètres plus loin, le camp du sultan m'apparaît: ses tentes font là-bas dans la campagne des amas ou des semis de choses très blanches, au milieu des terrains roux et des lointains bleus,—et je vois trembler dans l'air chaud toutes ces blancheurs. Il s'est considérablement augmenté depuis ma dernière visite. Au complet, il a, dit-on, six kilomètres de tour et contient trente mille hommes.