Je m'en vais chez ces juifs, décidément, à la recherche des vieilles tentures et des vieilles armes. Comme dans notre Europe du moyen âge, ce sont eux qui détiennent non seulement l'or, les fortunes, mais aussi les pierreries, les bijoux anciens, dans leurs coffres, et aussi toutes sortes de vieilles choses précieuses que des vizirs, des caïds endettés, ont fini par laisser entre leurs mains. Et, avec cela, affectant des dehors de misère; dédaignés par les Arabes encore plus que par les chrétiens; vivant cachottiers, enfermés dans leur quartier étroit et obscur, craintifs et sans cesse en garde pour leur vie.
Redescendu de la lumineuse montagne où dorment, sous les fleurs, tant de saints et de derviches, je contourne longtemps les murs étonnamment vieux de Fez-le-Neuf—par des sentiers d'abord dénudés, puis bientôt verdoyants, ombreux, avec des mûriers, des peupliers qui ont encore leurs feuilles toutes petites et toutes fraîches d'avril; avec des ruisseaux clairs où trempent des joncs, des iris et de grands liserons blancs.
Les remparts des juifs sont aussi hauts et aussi crénelés que ceux des Arabes, leurs portes ogivales sont aussi grandes, avec les mêmes battants lourds bardés de fer. On ferme ces portes de bonne heure chaque soir; des gardes d'Israël, à l'air méfiant, se tiennent dans les embrasures, ne laissant passer personne de suspect; on sent qu'on vit dans cet antre en crainte perpétuelle des voisins, Arabes ou Berbères.
Et, devant leur entrée de ville, est le dépôt général des bêtes mortes (une galanterie qu'on leur fait): pour arriver chez eux, il faut passer entre des tas de chevaux morts, de chiens morts, de carcasses quelconques, qui pourrissent au soleil, répandant une odeur sans nom; ils n'ont pas le droit de les enlever,—et il y a grand concert de chacals le soir sous leurs murs.—Dans leurs rues étroites, étroites à ne pouvoir passer, ils n'ont pas le droit non plus d'enlever les immondices rejetées des maisons; pendant des mois s'entassent les os, les épluchures de légumes, les ordures, jusqu'à ce qu'il plaise à un édile arabe de les faire déblayer moyennant une grosse somme d'argent.—Dans ce quartier humide et obscur, il y a des puanteurs moisies tout à fait spéciales, et les visages des habitants sont tous blêmes.
Deux ou trois personnages postés à cette entrée de ville me regardent arriver, curieux de ce que je viens chercher chez eux, me dévisageant avec des yeux roués et cupides, flairant déjà quelques affaires à conclure; des figures chafouines, longues, étroites, blanchâtres; des nez minces qui n'en finissent plus, et des cheveux longs et rares,—en tire-bouchons épars, crassissant des robes noires qui collent aux épaules pointues...
Tant pis pour les étoffes précieuses et les vieilles armes. J'ai un regret d'aller m'enfouir dans ces bouges à moisissure, chez des êtres si laids, une veille de départ, un si beau dernier soir, quand le soleil dore si radieusement les tranquillités de la ville musulmane et de ses vieux murs grandioses.
Je tourne bride, à cette porte des Juifs, pour m'en aller du côté du palais du sultan. J'arriverai à l'heure où tous les grands personnages, de blanc vêtus, sortent après l'audience du soir, pour rentrer dans leurs demeures, à Fez-Bâli, et je verrai encore une fois ce défilé de figures d'un autre âge, dans le décor admirable des grandes cours murées et des grandes ruines.
De nouveau, voici ces abords du palais; les murs et les murs, tous droits, farouches et pareils. Voici les séries de cours lugubres, qui sont vides et grandes comme des champs de manœuvre, et qui paraissent presque étroites, tant sont élevées les murailles qui les ferment. Pour avoir le sentiment de leurs dimensions, il faut regarder les hommes, les rares fantômes blancs qui y passent, et qui y semblent étonnamment diminués.