Le soleil baisse déjà quand nous arrivons, mon garde et moi, dans la premières de ces enceintes; elle est déjà pleine d'ombre. Les hauts murs, les hauts murs sombres, masquant tout, font subitement baisser la lumière comme des écrans immenses; avec leurs alignements de pointes aiguës, ils ont l'aspect menaçant et cruel. Au milieu de la muraille du fond, la grande ogive qui mène plus avant dans ces repaires s'ouvre là-bas, flanquée de ses quatre tours carrées, qui montent tout d'une pièce, imposantes à la façon du donjon de Vincennes, avec quelque chose de plus méchant à cause de leur couronnement de pointes de pierre.
Le sol de cette cour est semé de cailloux, de débris quelconques, avec des trous, des ossements; deux ou trois chameaux s'y promènent en quête d'herbe rare, ayant l'air tout petits au pied de si hautes et grandes choses; perdu dans un coin, il y a aussi un campement de tentes blanches comme un village de pygmées;—et trois personnages drapés de burnous, qui sortent, là-bas, de l'obscurité de la grande porte, me paraissent lilliputiens. En l'air il y a les inévitables cigognes, qui traversent le carré vide découpé au ciel par les dents d'ombre des créneaux. Et des milliers, des milliers d'oiseaux, d'un noir luisant, sont plaqués en grappes contre les murs, se touchant tous, se poussant, grimpant les uns sur les autres, formant des taches grouillantes, comme ces couches épaisses de mouches qui s'abattent l'été sur les choses immondes.—Et tandis que je m'arrête pour regarder ces amoncellements de petites ailes et de petites griffes, les trois graves personnages qui arrivaient là-bas se sont rapprochés de moi: des vieillards qui sourient avec bonhomie et me donnent, sur ces oiseaux, des explications arabes que je ne comprends pas.—(Cette affabilité de passants quelconques pour un nazaréen inconnu n'est pas banale, en un tel pays; c'est mon excuse pour conter une si insignifiante aventure.)
Je me dirige vers cette porte du fond: elle me mènera dans une seconde enceinte, d'ordinaire plus animée, où se tiennent chaque jour les vizirs vêtus de blanc qui rendent la justice au peuple... Oh! ces portes arabes, variant à l'infini leurs dessins mystérieux,—comment dire le charme qu'il y a pour moi dans leur seul aspect, l'espèce de mélancolie religieuse, de rêverie de passé, qu'elles me causent toutes: isolées au milieu de murs attristants comme des murs de prison; ayant dans leur forme ogivale, ou festonnée, ou ronde, un je ne sais quoi indéfinissable qui demeure toujours le même, au milieu de la plus fantaisiste diversité; puis toujours encadrées de ces fines ornementations géométriques, dont l'élégance rare a quelque chose de sévère et d'idéalement pur, de mystique au suprême degré...
La nouvelle enceinte où cette porte me conduit, après une voûte obscure, est aussi grande, et imposante, et farouche que la première. Mais elle est, comme je m'y attendais, pleine de monde, et les abords en sont encombrés de chevaux, de mulets, sellés à fauteuils, que l'on tient en main. C'est qu'au fond, sous de vieilles ogives formant niches de pierre, les ministères fonctionnent, presque en plein vent, et avec très peu d'écrivains, très peu de papiers.
Sous l'un de ces arceaux se tient le vizir de la guerre. Sous l'autre, le vizir de la justice rend sur l'heure des jugements sans appel; autour de lui, des soldats, à grands coups de bâton, écartent la foule, et les accusés, les prévenus, les plaignants, les témoins, sans distinction aucune, lui sont amenés de la même façon, empoignés à la nuque par deux gardes athlétiques.
Ces parages étant réputés peu sûrs pour les nazaréens, je m'arrête à l'entrée pour ne pas amener de complications diplomatiques.
Du reste, à cette heure, c'est fini, comme je m'y attendais. L'un après l'autre, les vizirs, soutenus par des serviteurs, s'asseyent sur leurs mules pour s'en retourner chez eux. Barbes blanches, longs vêtements blancs, longs voiles blancs; ils montent des mules blanches à selle de drap rouge, chacune tenue par quatre esclaves tout de blanc vêtus, avec de hauts bonnets rouges. Et, tandis que la foule s'écarte, ils s'en vont au pas tranquille, superbes comme de vieux prophètes, le regard en rêve sombre, neigeux dans leur blancheur, sur le fond des grands remparts, des grandes ruines... D'ailleurs, le soleil baisse, et, comme chaque soir, un vent froid se lève sous le ciel subitement jauni, s'engouffre dans les hautes ogives, siffle sur les vieilles pierres...
Derrière les vizirs, je rentre aussi. Une dernière fois je veux voir les merveilles de ma terrasse à l'heure du saint Moghreb.
Là-haut, sur ma maison, c'est le même enchantement que chaque soir: la ville, tout en or jaune ou rose, les plus proches terrasses séparées de moi par une insaisissable vapeur bleuâtre, et les terrasses lointaines, les milliers de carrés de pierre en teintes irisées qui se dégradent, dévalant sur les collines, comme des choses éboulées, jusqu'à la ceinture des remparts et des jardins verts. Toutes les négresses esclaves sont là, à leurs postes, figures noires et souriantes, coiffées en mouchoirs clairs, blancs ou roses. Et aussi toutes mes belles voisines à haute hantouze, accoudées, étendues ou fièrement droites, très gracieuses de pose et très éclatantes de couleur, avec leurs larges ceintures cartonnées, leurs longues manches tombantes, et tout ce qui flotte derrière elles, de foulards d'or et de cheveux dénoués. Et une fois de plus, comme depuis des siècles et des siècles, la grande prière retentit encore en voix tristement prolongées, tandis que les neiges de l'Atlas s'éteignent sur le jaune pâli du ciel...