Après dîner, à la nuit, aux lanternes, je sors par extraordinaire, pour aller, avant l'heure où se ferment les portes des quartiers, dire adieu au ministre et à l'ambassade: ils doivent rester, eux, je ne sais combien de temps encore.

C'est au petit jour demain matin, que nous devons partir, le capitaine H. de V*** et moi. De la part du sultan, on nous a donné à chacun une tente, une mule choisie, une selle arabe; plus, une tente pour nos serviteurs, un caïd pour nous guider, huit mules et muletiers pour porter nos bibelots et nos bagages...

Aux lanternes aussi, je trouve l'ambassade installée comme d'habitude, dans le jardin d'orangers qui embaume, sous la véranda du vieux kiosque délicieux. Le ministre a bien reçu pour nous la lettre de mouna signée du sultan et scellée de son sceau, qui doit nous permettre le passage chez les différentes tribus et nous donner l'indispensable droit de rançon. Mais, malgré les démarches qu'il a bien voulu faire, il n'a pu encore obtenir la lettre pour les chefs de la ville de Mékinez, ni le permis pour visiter là-bas les «jardins d'Aguedal».—Ce n'est pas mauvaise volonté assurément, c'est lenteur, inertie; le grand vizir s'y est pris trop tard, paraît-il, pour avoir la signature du sultan avant l'heure de la prière; il a promis que dès demain matin tout serait paraphé, en règle, et que, si nous étions déjà en route, des cavaliers courraient à notre poursuite, jusqu'à Mékinez au besoin, pour nous le porter, avec des cadeaux qu'on nous destine. Mais nous n'y croyons guère, et c'est un désappointement.

Nos compagnons de voyage, qui restent à Fez, regrettent un peu de ne pouvoir partir avec nous. Leur séjour paraît devoir se prolonger bien au delà de leur attente:—Il y a mille affaires compliquées à régler, qui n'en finissent pas; des brouillaminis remontant à plusieurs années, des créances juives impossibles à faire rentrer... Avec ce peuple, rien n'aboutit. Le sultan est presque toujours invisible, retranché comme une idole dans son palais impénétrable. Et les vizirs temporisent, ce qui est la grande force de la diplomatie musulmane. Et puis le ramadan approche, pendant lequel on ne peut plus rien faire; on commence à en sentir l'influence. Ce n'est d'ailleurs que le matin de très bonne heure qu'on peut traiter quelques questions, avec force périphrases orientales: le midi étant réservé aux prières et au sommeil,—et le soir, aux affaires intérieures. Puis aussi un des plus importants personnages politiques vient d'être mordu au bras par une de ses nombreuses femmes blanches, jalouse d'une de ses nombreuses femmes noires: il est alité et c'est encore un retard.

Nous qui allons partir, on nous charge de commissions pour Tanger; pour le monde moderne et vivant, dont on se sent bien séparé ici. Ceux qui restent sont déjà pris, il est facile de le voir, de cette espèce de mal particulier, de cette envie de s'en aller qui est très connue; qui, paraît-il, atteint infailliblement les ambassades au bout d'une quinzaine de jours passés à Fez; et qui d'ailleurs est un moyen politique sur lequel les diplomates arabes sont habitués à compter. Moi qui resterais si volontiers, je m'explique cependant ce sentiment-là, car j'ai déjà éprouvé par instants l'oppression de l'Islam...

XXXII

Dimanche 28 avril.

L'aube est bien grise pour une matinée de départ.

Éveillé au petit jour, dans ma très vieille maison, je regarde avec inquiétude le carré de ciel assombri qui paraît par l'ouverture béante de mon toit: c'est la pluie menaçante.