Depuis la halte prolongée de midi, nos gens nous disaient que nous arriverions pour l'heure du Moghreb.—Et en effet, juste comme nous paraissons, le drapeau blanc de la prière se hisse à tous les minarets;—le Allah ak'bar!... retentit en clameur d'épouvante sur toute l'étendue de la ville sainte, jusque sur les campagnes mortes d'alentour... Et, à travers ces longs cris lugubres, cet Allah, que ces hommes implorent, nous paraît en ce moment si grand et si terrible, que nous voudrions nous prosterner nous aussi sur la terre, à l'appel des Mouedzen, devant sa sombre éternité...


Le cavalier que nous avions envoyé en estafette revient au-devant de nous, ayant vu le pacha, ayant reçu ses ordres pour le lieu de notre campement où il va nous conduire: ce sera en dehors des murs, naturellement.

A la suite de ce guide, nous franchissons le ravin vert, le délicieux fouillis d'arbres qui nous sépare de la ville. Puis, longtemps, longtemps, nous contournons, sans entrer, les vieux remparts à créneaux; ils ont cinquante ou soixante pieds de hauteur, et ils sont tout rongés par la base, tout lézardés, tout caducs. Dans l'espèce de sentier de ronde que nous suivons, personne ne passe; tout au plus rencontrons-nous trois ou quatre mendiants, effondrés comme des cadavres dans des coins de bastions; hideux et effrayants sous des burnous en guenilles; pouilleux couverts de gales écorchées, de je ne sais quelles lèpres. Par terre, il y a des bêtes mortes à moitié dévorées, le ventre ouvert en grand bâillement de vertèbres, mulets, chevaux ou chameaux; et des ossements partout, éparpillés par les chacals, et des tas de détritus et de pourritures.

Enfin, à cinq cents mètres d'une porte, dans un terrain nu et désert, semé de ruines, de trous, de pierres éboulées, on nous arrête:—nous sommes arrivés au lieu assigné pour notre demeure.

C'est au pied d'une de ces murailles géantes qui, ici comme à Fez, s'en vont se perdre dans la campagne, sans qu'on puisse comprendre quelle a été jadis leur raison d'être. Et là, bien vite, nous faisons monter nos maisonnettes de toile, au crépuscule jaunâtre, tandis que quelques gouttes de pluie commencent à tomber de gros nuages subitement répandus dans le ciel.

L'écrasante muraille à laquelle nous adossons notre petit camp est percée d'une série de hauts portiques, les uns à moitié bouchés en maçonnerie, les autres béants sur la campagne noire et peu sûre. Et cette muraille s'en va là-bas, là-bas, en suivant une pente ascendante, jusqu'aux remparts de Mékinez, jusqu'à la porte la plus proche, qui est, paraît-il, une des principales entrées de la ville. Aucune route ne mène à cette porte, cela va sans dire; personne n'y entre, personne n'en sort; rien ne semble vivre, et, depuis cette grande prière de tout à l'heure, nous n'entendons aucun mouvement, aucun bruit, pas plus que si tout n'était alentour que décombres abandonnés.

Elle est extrême, la mélancolie de ce bout de remparts que l'on aperçoit d'ici, couronnant une hauteur, avec un vieux minaret au-dessus;—la mélancolie de cette porte de ville qui, comme une découpure noire, encadre dans son ogive pointue un petit morceau jaune du ciel encore lumineux...

Ce bout de rempart, ce minaret et cette ogive, c'est tout ce que nous voyons ce soir de Mékinez, la ville sainte...