Il y a près de notre camp deux fontaines en maçonnerie, extrêmement antiques, avec des bassins pour faire boire les chameaux. Pendant que la nuit tombe tout à fait, nous allons, à la lueur d'une lanterne, y faire provision d'eau fraîche; elles sont ornées de délicieuses arabesques festonnées, qui s'en vont en poussière...
... Arrive, monté sur un beau cheval, et précédé d'un grand fanal ajouré, le fils du pacha de la ville. C'est pour nous souhaiter la bienvenue et nous présenter les excuses de son père: il est absent, ce vieux saint personnage; depuis deux mois, à la tête de ses cavaliers, il combat contre les terribles Zemours, qui désolent la contrée.
Lui, le fils, est très jeune, très aimable; il nous annonce une mouna abondante, des couscouss tout chauds qu'il va nous envoyer—et aussi des soldats pour nous garder jusqu'au jour. D'abord voici deux petits ânons qui le suivent, chargés, l'un de charbon de bois, l'autre de branchages, pour nous faire cuire des poulets sur l'herbe.
Il reste assis sous notre tente, nous contant des histoires.—Cette muraille, au pied de laquelle nous sommes, il ne peut pas trop nous dire à quoi elle a servi jadis; il sait seulement que Mouley-Ismaïl, le sultan cruel, la fit construire, il y a trois cents ans.—Du reste, la belle époque de Mékinez remonte à ce Mouley-Ismaïl, qui fut le plus glorieux sultan du Maroc.
Après le jeune pacha, un juif vient aussi nous visiter, dans la nuit déjà très noire, précédé d'une escorte et d'un grand fanal. Malgré sa robe brune toute simple, il est, nous dit-on, le plus riche de la ville. Sa figure est, d'ailleurs, distinguée, régulière et extrêmement douce. Il avait été, depuis quelques jours, averti de notre arrivée par un courrier d'un de ses coreligionnaires de Tanger, M. Benchimol, qui, durant tout le voyage de la mission, s'est montré pour chacun de nous d'une inépuisable obligeance,—et il vient très courtoisement se mettre à notre disposition. Nous lui promettons pour demain notre visite, et, en hâte, il s'en retourne, de peur de trouver fermées les vieilles portes des remparts.
Autour de nos tentes, le sol est inégal, exfolié, comme aux abords des villes très anciennes; il y a des entrées de souterrains, des crevasses; surtout il y a des bosses de gazon assez singulières, donnant à réfléchir. Il faut mille précautions pour faire seulement deux pas hors de chez soi, dans l'obscurité. Les chacals, les chouettes, tous les habitants à voix lugubre des cavernes et des vieux murs d'alentour nous donnent les uns après les autres un avis de présence, par quelque cri isolé qui semble un petit appel de la mort. Et la pluie tombe, comme si, aux abords de notre camp, tout n'était déjà pas suffisamment triste.
Huit heures et demie... Neuf heures... Nos deux visiteurs sont depuis longtemps repartis, et rien n'arrive de ce qu'on devait nous envoyer, ni mouna, ni soldats de garde.—Sans doute Mékinez a fermé ses portes, par crainte des détrousseurs, et nous a oubliés dehors, à la merci de toutes sortes de gens et d'aventures. Et vraiment nous trouvons qu'il y a beaucoup de noir et de silence entassés autour de nos petites maisonnettes de toile, sous ce ciel couvert qui fait la nuit doublement obscure, et près des murailles de cette étrange ville morte...
Enfin, enfin, des fanaux brillent dans le lointain, sortis sans doute de la porte qui est là-haut découpée dans les remparts, et ils descendent vers nous, par l'espèce d'avenue irrégulière et bossuée où bâillent des cavernes; c'est notre mouna qui nous vient, toujours lente et grave: des couscouss au lait et au sucre; un mouton en vie et plusieurs poulets dans des cages... Nous aurions bien envie de renvoyer ces pauvres bêtes, mais cela nous poserait tout à fait mal; il faut les livrer au couteau et à la voracité de nos gens d'escorte.
D'autres fanaux encore apparaissent sur la hauteur, et descendent vers nous: une troupe armée, jouant du tambourin. Ce sont les soldats qui viennent pour nous garder jusqu'au lever du jour; et, à voir comme ils sont nombreux—au moins quatre-vingts—on peut juger que le jeune pacha est bien prudent, ou que le lieu a bien mauvais renom.
Ils s'asseyent en cercle, autour de nos tentes, sur l'herbe suspecte ou sur les vagues choses noires, et commencent à chanter pour se tenir en éveil, en se faisant face deux à deux. Ils chanteront jusqu'au matin; c'est l'usage pour tous les gardes nocturnes qui font consciencieusement leur service, et il faudra nous arranger pour dormir comme nous pourrons au milieu de ce chœur sauvage qui n'aura jamais de trêve.